L'oiselière
de Jean Charlebois

critiqué par Libris québécis, le 8 février 2005
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
Le Verbe de l'amour
Comme Christian Bobin dans La Plus que vive, Jean Charlebois plonge son héros dans un univers passionnel et l’abandonne au courant sans gilet de sauvetage pour échapper aux intempéries du cœur. Les catalogues d’éditeurs fourmillent de romans d’amour, mais L’Oiselière se classe parmi les meilleurs par son authenticité, sa sensibilité et sa générosité.

On appréciera cette œuvre pour le cri du cœur qui s’en échappe. Au niveau de l’intrigue, le lecteur n’aura pas à apprivoiser la reconfiguration du genre. Il s’agit d’une histoire classique. Louis-Marie est amoureux fou de sa femme, mais la grande faucheuse lui ravit la meilleure part de lui-même. Il reste sa fille Florence, dont l’âge varie selon le discours que le héros lui tient. S’adressant tantôt à elle, tantôt à sa femme, il se laisse emporter par une parole qui reconstitue la nature incomparable de l’être disparue. « Je me dois de trouver l’amour enfoui dans ta mort, invisible comme le silence. Je me dis qu’il finira bien par se mouler aux mots pour que ta luminance paraisse. Reparaisse. »

L’écriture de Jean Charlebois charrie l’amour comme une rivière en crue. Elle ne s’embarrasse pas de digues pour retenir les eaux. Il faut que le débit accrue déloge la femme du héros des méandres au fond desquels elle pourrait disparaître. L’auteur ressuscite Cupidon avec un verbe intense et fin qui, à travers les figures de style, respecte la fonction dramatique qu’il lui assigne. Il recourt à toutes les possibilités de la langue pour ériger un amour absolu dans les limites de la crédibilité. C’est un défi que de sauver la vraisemblance d’un langage amoureux aussi lyrique. L’auteur a suivi avec succès la consigne de Paul Éluard : « Criez je t’aime par-dessus toutes les souffrances qui vous sont infligées » dans votre oiselière.

À une époque où on n’ose dire des je vous aime, ces mots suprêmes, « le discours amoureux est devenu d’une extrême solitude », comme l’a écrit Roland Barthes. Mais Jean Charlebois les propose ces paroles tendres que l’on n’est pas las d’entendre, même si la fusion des cœurs conduit parfois à la folie, voire au trépas, tous les Tristans et les Iseuts de la terre.