Lénine et la philosophie
de Louis Althusser

critiqué par Eric Eliès, le 18 janvier 2026
( - 51 ans)


La note:  étoiles
Présentation et analyse de la pensée de Lénine, par un philosophe marxiste - Exposé clair et brillant, mais dont les lacunes dévoilent aussi les zones d'ombre qui ont sans doute contribué à l'émergence d'un totalitarisme
Cette mince plaquette (une grosse cinquantaine de pages) reprend le texte d’une conférence (ou plutôt d’une « communication ») prononcée par Louis Althusser le 24 février 1968 à l’invitation de Jean Wahl, président de la Société Française de Philosophie. Je suis venu à ce texte un peu par hasard. Je n’avais jamais lu Lénine ou Althusser mais j’ai profité de la brièveté du texte, une cinquantaine de pages, et de son didactisme pour m’initier à un sujet qui s’est avéré moins ardu que je ne craignais. (nota : ma note reflète l'intérêt de ma lecture, car Althusser s'exprime avec clarté - néanmoins, son exposé dévoile d'importantes fragilités qu'Althusser semble ignorer, et que je détaille plus loin, qui comptent peut-être parmi les causes ayant conduit au totalitarisme soviétique).

Althusser commence par un débat sur la place de la philosophie au sein de la pensée marxiste. Le rejet et la défiance de Lénine envers les intellectuels, assimilés à des petits bourgeois défendant - fût-ce à leur insu - une idéologie de classe, avaient suscité de vifs désaccords au point que Lénine accepta, en 1908, une invitation de Gorki, qui était alors en Italie, pour en débattre avec les tenants de l’empiriocriticisme, doctrine philosophique qui séduisait une partie de l’intelligentsia révolutionnaire, dont les « otzovistes » (partisans de quitter la Douma et de déclencher rapidement une nouvelle action révolutionnaire). A cette époque de grand bouleversement, des scientifiques (je l’ai appris en lisant ce livre) tel Ernst Mach, avaient commencé à interroger les concepts philosophiques (de substance, d’ontologie, etc.) sur la base de leurs travaux scientifiques ; les otzovistes considéraient que le « matérialisme dialectique » était une théorie surannée du XIXème siècle, que l'empirisme permettait de dépasser pour entrer dans le XXème siècle. Pour Mach, comme nous ne connaissons du monde que des sensations (tactiles, lumineuses, spatiales, temporelles, etc.), la distinction métaphysique entre esprit et matière est vaine. En s’appuyant fortement sur sa lecture de Diderot, Lénine récusa, dans « Matérialisme et empiriocriticisme », les fondements de l’empiriocriticisme pour affirmer que le monde matériel existe et nous est accessible, que les empiristes s’égarent dans l’immatérialisme de Berkeley et versent dans l’idéalisme combattu par le marxisme. En effet, pour Lénine, la philosophie est le lieu du combat entre l’idéalisme – philosophie des idées pures - et le matérialisme – qui nourrit le marxisme comme philosophie en prise avec le monde.

Althusser fait ensuite le constat que, malgré la force agressive de ses raisonnements (ou peut-être à cause d’elle car Lénine n’emploie pas les « codes » de la pensée philosophique classique), les philosophes français, à l’exception notable d’Henri Lefebvre, n’ont jamais pris Lénine au sérieux sur le plan théorique, trouvant ses idées superficielles ou grossièrement erronées, par manque de maîtrise des concepts essentiels au développement et à l’épanouissement d’une pensée authentiquement philosophique. Pour les philosophes, Lénine est le penseur d’une révolution politique, qui n’est pas qualifié pour y réfléchir philosophiquement. Ce jugement sévère s’explique par le fait que les philosophes classiques (dont Sartre) jugent la pensée de Lénine dans un cadre philosophique qui lui est étranger. Lénine, poursuivant la pensée de Marx et Engels, pense que la pensée philosophique est dépassée (elle était nécessaire – Marx s’est nourri de Hegel - mais elle a fait son temps – Marx ayant réglé ses comptes dans « L’idéologie allemande ») et doit désormais céder la place à la pensée scientifique, seule en contact avec le réel. En fait, selon Althusser, le marxisme n’incarne pas une nouvelle philosophie mais un point de rupture avec la philosophie, en extirpant la pensée du monde des idées pour la confronter au monde réel, dans une démarche scientifique appliquée à l’Histoire et non au monde des objets. La pensée marxiste est une science de l’Histoire, qu’elle étudie pour établir des lois et des éléments de connaissance. A ce titre, il n’y a pas de philosophie marxiste et c’est la raison du malentendu autour de la philosophie de Lénine. L’histoire de la pensée matérialiste est celle de sa relation conflictuelle avec la philosophie idéaliste, et de la ligne de démarcation – qui induit une distance – entre l’idéalisme et le matérialisme. Marx et Engels n’ont pas eu immédiatement une claire conscience de la nature de leurs travaux théoriques : ainsi, quand Marx annonce, dans la XIème thèse contre Feuerbach, la naissance d’une nouvelle philosophie, cette annonce est suivie d’un long silence de 40 ans qui ne sera rompu qu’en urgence par Engels en 1877 pour réfuter Dürhing, un philosophe et économiste socialiste allemand. En fait, Marx et Engels ne s’inscrivent plus dans la philosophie mais déploient une pensée dont la « scientificité » élargit le domaine scientifique, au-delà de l’étude des phénomènes naturels et biologiques, à l’étude de l’Histoire. L’apport théorique de Lénine est essentiel car, pour Althusser, même si Lénine n’a pas une pleine maîtrise de la philosophie (Lénine n’a notamment pas lu Kant), il pense plus loin qu’Engels, qui juxtaposait ou confrontait des idées mais n’en tirait pas toutes les conclusions pertinentes.

Althusser définit plusieurs inférences et thèses qui tissent deux points nodaux dans la pensée de Lénine, et que je vous recopie ci-dessous :

- thèse 1 :La philosophie n’est pas une science. Les catégories philosophiques sont distinctes des concepts scientifiques. Pour Lénine, cela signifie que la catégorie philosophique de « matière » n’est définie que par le fait de son existence objective et ne peut être confondue avec les connaissances apportées par les sciences sur la matière. Autant le concept philosophique de matière est figé, autant le contenu du concept scientifique de matière ne cesse d’évoluer et de s’enrichir des connaissances que la science apporte. A tous ceux (dont des scientifiques) qui jugeaient que la science était en crise et voulait la régénérer par la philosophie, Lénine rétorque la science n’est pas en crise mais en croissance.

- thèse 2 : :Si la philosophie est distincte des sciences, il existe un lien privilégie entre la philosophie et les sciences. Ce lien est représenté par la thèse matérialiste de l’objectivité. Pour Althusser, Lénine, dont le travail de théoricien marxiste se double constamment de réflexions épistémologiques sur l’abstraction scientifique et le rôle de la théorie, a une pratique authentiquement scientifique de l’histoire, de l’économie et de la sociologie. Lénine reprend la thèse d’Engels selon laquelle le matérialisme change de forme avec chaque grande découverte scientifique (et ce depuis l’Antiquité, puisque c’est la pensée mathématiques qui a permis l’éclosion de la pensée philosophique) mais l’amplifie en insistant sur le rôle de la science de l’histoire dans le bouleversement actuel du matérialisme.

- thèse 3 :L’histoire de la philosophie est l’histoire de la lutte séculaire entre deux tendances : l’idéalisme et le matérialisme. Cette thèse, que Lénine exprime sans nuance (considérant qu’il n’y a que des idéalistes et des matérialistes, avoués ou honteux), a toujours été jugée par les philosophes de métier comme trop grossière pour être recevable car, en fait, elle signifie que la philosophie n’a pas vraiment d’histoire (si tout se résume à l’affrontement de deux tendances antagonistes, l’histoire n’est plus qu’un jeu de formes) ni même d’objet (comme on ne peut pas démontrer les principes premiers de l’idéalisme et du matérialisme, la philosophie ne permet pas la connaissance). Seule la science a une histoire et un objet, car elle seule offre une connaissance.

- point nodal 1 : Lénine établit le lien privilégié entre les sciences et la philosophie matérialiste marxiste.

- point nodal 2 : Lénine établit la pratique philosophique comme consistant à tracer la ligne de démarcation (toujours mouvante) entre le domaine de l’idéalisme et le domaine du matérialisme. Le tracé de cette ligne de démarcation incombe aux matérialistes, afin de protéger la pratique scientifique contre les menaces de la philosophie idéaliste.

Pour Lénine, puisque tout philosophie s’inscrit dans la lutte entre idéalisme et matérialisme, toute philosophie prend parti politiquement. Il n’y a pas de neutralité possible. Néanmoins, la philosophie est aussi l’histoire de la dénégation de sa pratique politique. Lénine est celui qui, en premier et en force, a affirmé la nécessité de sortir de la rumination philosophique pour entrer dans la pratique philosophique. Comme l’avait écrit Marx : les philosophes ont interprété le monde : il s’agit de le transformer. Althusser affirme ainsi que Lénine n’est en fait pas en dehors de la philosophie, il a juste ouvert une nouvelle pratique de la philosophie.

Je n’ai pas lu Lénine et ne maîtrise pas assez les concepts philosophiques pour critiquer cette présentation. Néanmoins, je suis très gêné par la revendication de pensée scientifique pour la pensée marxiste. Il me semble que ni Lénine ni Althusser ne maîtrise les enjeux et les modalités de la démarche scientifique (d’ailleurs, Althusser ne cite aucun scientifique ou épistémologue dans ses arguments, pas même Karl Popper qui a pourtant commenté « Matérialisme et empiriocriticisme »), fondée sur l’hypothèse et la réfutabilité par l’expérience. Une théorie scientifique n’est jamais une théorie de la connaissance du monde : elle peut, au mieux, dire ce qu’une chose n’est pas (la science peut dévoiler des « vérités négatives ») mais en aucun cas une théorie scientifique ne peut affirmer porter une vérité. En outre, l’Histoire ne peut être un objet scientifique, ne serait-ce que parce que l’expérience y est impossible (et j’avoue que le concept même d’expérience me semble déjà très limite dans les sciences humaines). En fait, la prétention faussement scientifique des marxistes, et d’Althusser compris, est peut-être l’une des causes principales de leur auto-aveuglement : croyant détenir des clefs d’interprétation (la lutte des classes, l’organisation du capital etc.) ayant valeur de loi régissant les sociétés humaines, ils n’ont pas su rattraper leurs erreurs avant qu’elles deviennent les outils d’asservissement d’une dictature dont ils ont tardé à prendre conscience ou, pire, ont parfois cautionné... Cette obsession scientifique conduit aussi les marxistes à considérer l’homme comme un objet soumis à des lois déterministes or, étant donnée la singularité de chaque individu, des lois ne peuvent être vraies qu’à titre statistique sur de grands ensembles. La phrase de conclusion d’Althusser est :Ce ne sont pas les théoriciens, savants ou philosophes, ce ne sont pas non plus les « hommes » qui font l’histoire – mais les « masses », c’est-à-dire les classes alliées dans une même lutte de classes. Cette phrase est la justification d’un totalitarisme niant ou broyant l’individu.