Retour à Arkham
de Robert Bloch

critiqué par Eric Eliès, le 10 janvier 2026
( - 51 ans)


La note:  étoiles
Hommage à Lovecraft et dénouement du "mythe" de Cthulhu
Robert Bloch est avant tout connu comme un auteur de thrillers psychologiques et subtilement horrifiques, mettant en scène des psychopathes à l’âme torturée par les affres de la folie. Mais Bloch, avant d’être un auteur de romans policiers, est venu à la littérature par le fantastique. En fait, son œuvre abondante reste encore à découvrir, car plongée dans l’ombre de Psychose, son livre le plus connu, qui a inspiré le chef d’œuvre d’Hitchcock. Quand il était encore adolescent, Bloch (qui est né en 1917) a, dans les années 30, échangé avec HP Lovecraft, qui de son vivant n’a publié ses nouvelles que dans des magazines bon marché comme « Weird Tales » mais jouissait d’une réputation quasi-légendaire au sein d’un petit cercle d’admirateurs, pour lui demander des conseils et lui soumettre des textes. Les premiers textes publiés de Bloch ont été des variations sur le mythe de Cthulhu. Lovecraft, même s’il n’a jamais rencontré Bloch, aimait beaucoup son jeune correspondant et l’a fortement encouragé à écrire.

Ce roman, le dernier texte fantastique de Bloch (il date de 1979), est à la fois une conclusion au mythe de Cthulhu (qui s’achève – sans aucune suite possible - sur le triomphe des Grands Anciens) et un vibrant hommage envers Lovecraft, qui est très présent dans le récit où il apparaît comme un initié qui a utilisé la littérature fantastique pour tenter de diffuser et faire connaître ce qu’il savait. La structure et l’ambiance du roman sont très marquées par le roman policier, avec des scènes d’action, des morts violentes et des personnages féminins globalement peu courants dans l’univers de Lovecraft, plutôt peuplé d’intellectuels solitaires, d’artistes et de savants que leurs travaux confrontent à des réalités innommables…

J’ai été étonné, en parcourant internet, de voir que le livre était souvent présenté comme un recueil - plus ou moins raté - de trois nouvelles alors qu’il est évident pour tout lecteur qui ne se contente pas de lire la page des matières ou de feuilleter distraitement les pages qu’il s’agit d’un livre en trois parties. Parties certes très distinctes mais clairement enchaînées l’une à l’autre. Dans la première partie, Albert Keith, un amateur d’art californien, achète chez un brocanteur un tableau qui le fascine par son réalisme horrifique : un de ses amis bibliophiles, qui autrefois lisait Weird Tales, lui révèle alors que ce tableau ressemble fortement au tableau décrit par Lovecraft dans sa nouvelle « Le modèle de Pickman ». En nettoyant le tableau, ils découvrent que le tableau est d’ailleurs signé Pickman... Est-ce un canular ? Les deux amis, en cherchant à le savoir, vont rapidement s’apercevoir qu’ils ne sont pas les seuls à s’intéresser aux affaires de Pickman, que le brocanteur a - pour son malheur - récupérées au décès du peintre, et à l’œuvre de Lovecraft. Bloch excelle à installer un sentiment oppressant tandis que des tremblements de terre témoignent de phénomènes sismiques inexpliqués en plein Pacifique, où une nouvelle île est en train d’émerger... Dans la deuxième partie, une femme – l’ex-femme d’Albert Keith – s’efforce de récupérer l’héritage de son ancien mari, mystérieusement disparu et supposé mort. Elle va vite, à son tour, découvrir que de nombreuses personnes gravitent autour de cet héritage, notamment les membres de la secte de la « Sagesse des Etoiles » vouée à d’étranges puissances. Cette partie, sous forme d’enquête ponctuée de coups de théâtre et de meurtres, est plus « blochienne » que « lovecraftienne » : elle installe un climat réellement horrifique, notamment dans une scène de course poursuite haletante, alors que Lovecraft cherchait à tétaniser son lecteur en suscitant chez lui une sorte de terreur cosmique (dont la noirceur, grandiose et indicible, distillait la poésie d'une cosmogonie réduisant l'humanité à une bulle d'écume dans un océan de ténèbres). La troisième partie est la plus courte et la plus apocalyptique : les Grands Anciens se dévoilent. L’humanité tente de résister en déclenchant un bombardement nucléaire sur l’île surgie en plein Pacifique, qui n’est autre que R’lyeh, la cité enfouie où Cthulhu dort en attendant d’être éveillé (le titre original du livre est d'ailleurs inspiré du fameux distique évoquant le sommeil de Cthulhu : That is not dead which can eternal lie / And with strange aeons even death may die). Mais les Grands Anciens ont tout prévu pour rétablir leur règne…

Le roman fait partie des quelques livres que j’ai relus (c’est d’ailleurs la question posée par Feint qui m’a donné envie de présenter ce livre sur CL, en voyant qu’il n’était pas référencé sur le site) et j’y ai pris le même plaisir qu’il y a 20 ans. Un plaisir jubilatoire car Bloch distille de nombreux clins d’œil au lecteur averti en même temps qu’il mène son récit d’une main de maître vers une fin paroxystique. C’est aussi un très bel hommage d’un auteur mondialement reconnu à l’écrivain, mort presque dans l’indifférence en 1937 et aujourd’hui adulé comme un auteur culte, qui a guidé ses premiers pas et travaux d’écriture… Beaucoup de ceux qui n’ont pas apprécié le livre lui reprochent d’être trop différent et/ou pas à la hauteur des nouvelles de Lovecraft. Au contraire, j’ai beaucoup aimé que Bloch s’approprie pleinement le « mythe » au lieu de chercher à pasticher Lovecraft comme l’ont fait la plupart de ses suiveurs et imitateurs.