Philoctète
de Heiner Müller

critiqué par SpaceCadet, le 2 janvier 2026
(Ici ou Là - - ans)


La note:  étoiles
Un classique revisité
Né en 1929 en Allemagne de l’est, si par le biais de sa famille Müller connaît l’exclusion dès son plus jeune âge, en raison de ses éventuels engagements et prises de position, il subira également moult revers et autres harcèlements. Surveillance, censure, et expulsion de l’association des écrivains allemands en 1961, font partie des expériences qui sans doute auront marqué sa vie et son travail.

Influencé par l’approche de Brecht, il adopte rapidement un style que l’on qualifie de post-moderne et, s’intéressant particulièrement aux classiques de la littérature, il les revisite pour en proposer une version à la fois personnelle et innovante. C’est ainsi que, composée au début des années 1960, Philoctète s’inscrit, dit-on, dans une forme de théâtre radicale et expérimentale appelée ‘Lehrstuck’ (didactique).

Mais avant d’en dire plus, résumons d’abord l’histoire de Philoctète.

Blessé à un pied dans le cadre de la guerre de Troie, devenu un poids pour ses compagnons, Philoctète a été abandonné par ses pairs sur l’île de Lemnos. Tandis qu’il subit les assauts de cette blessure qui ne guérit pas et survit tant bien que mal sur cette île déserte, déplorant le sort qui lui est échu, jour après jour Philoctète nourrit son ressentiment envers ceux qui l’ont abandonné. Au bout de dix ans, suivant un oracle prédisant que la guerre serait gagnée grâce à l’arc et les flèches de Philoctète, Ulysse revient sur l'île et encourage le jeune Néoptolème à user de belles paroles pour tenter prendre possession de l'arme de Philoctète. D’abord méfiant, Philoctète se laisse peu à peu amadouer, mais lorsque dans un revers de situation, Ulysse finit par se montrer le bout du nez, le vieil homme se rebiffe. Il faudra l’éventuelle intervention d’Héraclès pour que Philoctète se laisse convaincre de suivre les deux hommes et d’ainsi retourner à Troie.

S’il demeure relativement fidèle à l’intrigue telle que rendue par la pièce de Sophocle, le Philoctète de Müller s’en démarque essentiellement par l’absence des chœurs et surtout d’intervention divine. Sachant que la conclusion chez Sophocle est amenée via l’apparition d’un dieu, Müller pour sa part retisse les fils de la pièce, notamment en accordant plus de volume aux personnages et plus de poids à la dimension humaine de l’histoire, pour livrer une fin nettement enracinée dans le monde des hommes.

Ici on découvre un Ulysse dont la ruse, l’éloquence et les motivations sont plus appuyés, un Philoctète profondément marqué par son expérience de l’exclusion, et enfin, fort de l’expérience qu’il est en train de vivre, un tout jeune Néoptolème chez lequel on observe une maturation saisissante.

La langue de Müller est puissante. Elle imprime et marque l’esprit du lecteur. Habilement composés et traduits, les vers offrent une lecture fluide et dynamique. Quant aux personnages, ils exhibent une vraisemblance et un réalisme propres à retenir l’attention du lecteur contemporain.

Bien que cela ne transpire pas réellement du texte de Heiner Müller, c’est, semble-t-il, dans la mise en scène que son approche innovante s’exprime; du moins c’est ce qu’il ressort des explications proposées en introduction, ainsi que des éclaircissements apportés par les trois documents complétant la présente édition.

Cela dit, si de prime abord la conclusion proposée par Müller m’a laissé quelque peu dubitatif, avec le recul elle m’a toutefois semblé résulter d’une analyse et d’une sensibilité remarquables.

Bref, une ‘relecture’ qui m’a permis non seulement d’approfondir ma compréhension de la mythologie grecque, mais également de percevoir la place qu’elle peut occuper dans notre monde moderne.