Terremer (Edition intégrale)
de Ursula K. Le Guin, Charles Vess (Dessin)

critiqué par Froidmont, le 2 juillet 2024
(Laon - 33 ans)


La note:  étoiles
De pépite en pépite
Le Sorcier de Terremer

Tu m'as faite, je suis toi,
Tout autant que tu es moi.
Je suis l'ombre de ta soif.
Je suis l'orgueil qui te coiffe.
Je suis désir de grandir.
Je suis ta peur de mourir.

Je suis sans chair, négation.
Je suis changeant, mutation.
Je suis tout ce qui te hante :
Faute passée et présente.
Je suis sans nom qui soit mien,
Et sans nom je ne suis rien.

Par delà monts, mers et bois,
Ged, sais-tu, je viens à toi !
Je te tiendrai dans ma main
Pour que nous ne fassions qu'un :
Toi, moi, Ged, en un seul corps,
L'être complet est plus fort.

J'aspire à être vivant,
De corps, de chair et de sang.
J'aspire à voir le soleil,
En garder un rond vermeil.
J'aspire à sentir le vent,
A sentir passer le temps.

Et cela passe par toi,
Toi qui dois te fondre en moi.
Je viens, mon double, mon père,
Pour te voler la lumière.
Par delà mers, bois et monts,
Je viens te prendre ton nom.

J'ai adoré ce roman aussi beau qu'il est charmant.
C'est d'abord très bien écrit et l'univers bien construit. Sans se montrer en rien lourd pour exposer les contours, principes de l'univers, tout parvient à être clair : comment marche la magie, le nom qui donne maistrie pour peu qu'on ait le vrai nom, secret sans initiation, celui du langage ancien, verbe des dragons sauriens.
Mais ce tout premier roman ne dit pas complètement tout l'or de cet univers. Bien des trésors à couvert attendent dans leur écrin que l'on croise leur chemin. Et c'est le beau du récit : il m'a donné grande envie d'en apprendre davantage sur ces îles qui surnagent. Le Guin nous laisse entrevoir par touches dans son histoire une culture plurielle ; et je veux connaître celle des habitants du Lointain, de Kargues aux blancs matins, les blanches tours nues dans l'or du gai couchant sur Havnor.
Ce qui m'y a plu aussi c'est la portée du récit : on est dans l'infra-légende, avant qu'elle ne soit grande, petit héros intimiste, loin des cours et des cultistes. Dans le monde sa bravoure laisse tout le peuple sourd, ou bien le bouche à oreille lui enlève sa merveille, l'amoindrit ou l'attribue à un quidam inconnu. Un héros né dans l'orgueil que la bêtise et le deuil poussent dans la modestie. Et dès lors tout prend ce pli, cet élan vers le modeste sans trop d'ampleur qui le leste. Un récit à taille humaine sans cette pompe qui mène par les têtes couronnées vers les hauts-faits des guerriers ; point de grandeur ou de guerre. Le Guin voit d'un mauvais air ces héros qui sont tueurs, fauchent la vie, créent la peur, tout comme fait l'ennemi, sauf que lui est le « gentil ». Ce héros-là est suspect : Le Guin lui a refusé tout pardon et toute grâce dans la petite postface qui est située derrière Le Sorcier de Terremer.

Les Tombeaux d'Atuan

Redoutés,
Nous dormons dans les ombres,
Divinités sans nombre ;
Sans corps, sans chair, sans bouche,
Divinités farouches ;
Le principe et la fin,
Divinités d'airain ;
Le sommeil de la terre,
Divinités de pierre.
Nous sommes la secousse,
La libération douce,
La justice implacable.
Nous sommes Innommables !

Adorés,
Notre prêtresse seule,
Froide comme un linceul,
Dévorée de son nom,
Honore nos façons.
Elle fait respecter
L'inviolabilité
De notre obscurité,
De nos antiquités.
Quiconque aura enfreint
Nos noirs tombeaux sereins,
Elle nous l'offrira,
Sang chaud ou bien corps froid.

Bafoués,
La prêtresse a trahi.
L'homme à la peau brunie
A mis la tentation,
A mis la corruption
Dans son cœur dévoré :
Il dit « la liberté ».
La prêtresse éternelle
S'accroche à cette échelle,
Monte vers la lumière,
Anime nos colères.
Terre, ensevelis tout !
Arha n'est plus à nous !

Encore une pépite, une très bonne suite.
Quelle idée formidable de prolonger la fable, tourments et aventures, réussite et blessures, du grand mage Épervier sans pourtant le placer au cœur de ce récit ! Le héros n'est pas lui, mais Tenar, jeune fille, qu'un grand pouvoir habille, elle pourtant si jeune qui va de mort en jeûne. Un nouveau point de vue, d'abord assez ténu, mais qui va s'élargir, s'élever et s'ouvrir.
Nous retrouvons dès lors un semblable ressort, que le premier roman mettait bien en avant : récit d'initiation d'un qui a possession d'un pouvoir renversant qui détruit tout autant qu'il peut faire le bien selon qui l'a en main. Ged le portait en lui, comme les nues la pluie, et Tenar l'a reçu à dix ans révolus. Apprendre à maîtriser de façon raisonnée un pouvoir anormal, là est le point central des deux premiers romans.
Ce n'est pas pour autant un bis repetita que Le Guin écrit là. En postface aux Tombeaux, elle dit de ce mot qu'il recouvre deux sens : le pouvoir, la puissance d'accomplir quelque chose (de cueillir une rose à brûler un palais), et le pouvoir donné qu'on a sur quelques autres (le pouvoir de l'apôtre ou le pouvoir du roi). Or Tenar n'a en soi qu'un pouvoir emprunté, un pouvoir accordé, un pouvoir de régnante qui la laisse puissante et à la fois fragile, forte autant que débile. Comme Ged autrefois, l'orgueil la guidera, puis se dresse le doute en travers de sa route (et toujours sans lourdeur, sans discours raisonneur, tout avec élégance, tout avec éloquence, en psychologie fine qu'actes manqués dessinent), et vient le repentir, refus de s'en saisir.
Et tout en reste là. Si Ged l'apprivoisa, gagna un « pouvoir sur », Tenar, elle, l'abjure et cherche à se punir pour mieux s'en dessaisir. Ged, initié fauteur, formé par ses erreurs, devient alors mentor et oriente son sort. Et la boucle est bouclée : le mage a progressé. Enfant, il a reçu ; adulte, il a rendu. Lors cet œil extérieur montre d'un jour meilleur les progrès d’Épervier, et rend bien plus sensée l’œuvre de ce diptyque, parcours initiatique ; car Ged en cette histoire obtient un grand pouvoir, l'anneau d'Erreth-Akbe, mais sans être tenté, il le laisse à Tenar, nouveau fait à sa gloire.

L'Ultime Rivage

J’ai vu la mort, j’ai vu ses crocs,
J’ai vu au-delà du muret,
J’ai vu ce que sont les héros
Quand le terme y est amarré.
J’ai vu la terre de poussière
Où coule la Rivière Sèche,
J’ai vu l’étendue sans lumière
Où demeurent sans feu les mèches.

J’ai tremblé au froid sur mes os,
J’ai craint que ne puisse à mon soir
M’approcher l’ombre de la faux.
Mourir devint mon désespoir.
Mille fois plus qu’aucun autre homme,
Je redoute la nuit qui tombe :
Sa fraîcheur est pour moi tout comme
Le baiser glacé de la tombe.

Qu’importe, je ne tremble plus !
J’ai vaincu la mort à son jeu.
Je me suis trop longtemps complu
Dans les bas et mortels enjeux !
Je rejette la finitude !
Je serai celui qui demeure,
Le seul debout dans l’hiver rude,
Le vrai vivant que rien n’apeure !

Le monde peut bien trépasser,
Les mots anciens et les vrais noms
S’oublier, tomber, s’effacer,
Comme les faits et les renoms !
L’épervier m’appellera « maître »,
Obéira au moindre signe.
Sans nom, nul pouvoir sur mon être :
L’archimage soumis au cygne !

Et c’est encore un bon roman, un bijou, un plaisir heureux. Le Guin a un abonnement pour faire des perles des cieux ! Tout le beau de cette lecture, ce qui m’a donné joie intense, sont les nombreuses aventures à travers cette mer immense.
Le Guin nous mène à rencontrer, sur la terre et sur l’océan, mille peuples dissimulés aux usages très différents. Chaque île enferme une culture, qu’elle soit passée ou présente, ses lois et sa magistrature, ses humeurs bonnes ou méchantes.
On se sent un explorateur qui découvre comme un pays se raconte dans sa candeur ou ses horreurs ou ses appuis. Certains d’entre eux font que l’on tremble, pleins de crimes, de félonies, d’autres font que le rêve semble réel et non de fantaisie.
Mais il m’a un peu moins charmé, et c’est la faute du héros. Arren est plat comme un papier, sans forme fixe comme l’eau. Il est plus l’œil qui voit l’histoire que l’acteur qui influe sur elle ; lorsqu’il agit, il échoue voire aggrave la plaie en séquelle.

Tehanu

Quelle est la place d’une femme ?
La cuisinière à son fourneau ?
L’ombre dans l’ombre d’un Adam ?
Le foyer où s’use sa peau
A s’enfler de mille bambins ?
A même le sol à frotter
La crasse au lever du matin
Qu’au soir l’homme revient crotter ?

- La femme est des monts et agreste :
Si son corps lié parfois saigne,
Son esprit, lui, s’envole leste
Où l’appelle son juste règne.
La femme est un être terrestre :
Si on l’attache à ses racines,
Si d’aventure on la séquestre,
Sa sève sort de sa cuisine.

Qu’est-ce qu’au fond être une femme ?
Une eau piégée dans des canaux ?
Être soumise à son grand dam
Par le port au doigt d’un anneau
Au grand ordre du masculin ?
Reine ou déesse en son foyer,
Aussitôt sortie moins que rien
Qu’on peut heurter et humilier ?

- La femme est un être céleste.
Un pouvoir que les hommes craignent,
Craignent qu’on ne les en déleste :
C’est un corps que les hommes ceignent.
Tempête et feu, force sylvestre,
Bravoure que l’ombre dessine,
Celle qui dit et qui orchestre
La vengeance pour les Sabines.

La femme est comme tous les mots :
Qu’on la traite en image sainte,
Ou qu’on lui prête tous les maux,
La définir est une étreinte.
La femme n’est, les femmes sont !
Laissons-les être singulières :
Tenar, Mousse à leur rébellion ;
Pomme, Alouette en ménagères.

De tous les romans que j’ai lus qu’Ursula Le Guin a écrits, c’est celui qui m’a le moins plu, celui qui m’a le moins ravi. Il est comme une conclusion faite sur L’Ultime Rivage, mais une conclusion c’est long sur un peu plus de trois cents pages. Il semble hésiter quelquefois entre commencer une histoire ou sur Terrhu ou sur le roi ; exposer tout le désespoir des femmes par tout Terremer, Gont n’étant sur ce point qu’un prisme ; et boucler l’histoire première de ce débiteur d’aphorismes, Ged dépourvu de sa magie qui surmonte sa dépression et se réalise en mari et se fixe sur sa maison.
C’est donc un livre qui balance et qui, malgré un beau message, le traite avec trop d’inconstance et se piège dans une cage. Dès lors, c’était inévitable, la fin se fait précipitée, des questions restent sur la table et le récit est bousculé. Le Guin a suivi son combat et l’avait un peu trop en tête. En somme un livre maladroit qui visait les plus hautes crêtes, mais qui s’égarant en chemin à poursuivre à la fois trois lièvres, erre sur des plaines sans fin et des tiers de mot sur les lèvres.
Et c’est, je trouve, bien dommage, car il y avait de l’idée. Terrhu était un personnage que je voulais voir déployé ; mais au terme enfin du roman, le bourgeon se fait désirer, écarte à peine dans le vent un pétale et c’est terminé.
J’aimais pourtant à la folie cette ambiance mélancolique qui commençait bien le récit, ton chaud, humide et nostalgique.

Les Contes de Terremer

Asseyez-vous, mes doux amis,
Et laissez-vous être emportés
Par cinq chants doux comme la mie
Chaude du four du boulanger.
Histoires de femme et de mage,
Histoires de terre et de mer,
Oyez, oyez, gens d’équipage,
Cinq beaux contes de Terremer !

Comment vint l’école de Roke,
Fondée par la Loutre d’Havnor ?
Elle fut dressée sur un roc
Pour offrir aux jeteurs de sorts
Un asile sans esclavage
D’où furent bannies les sorcières.
Entendez là, gens de voyage,
Cinq beaux contes de Terremer !

L’amour, l’amour, le bel amour
Qui naît entre l’homme et la femme
Vaut-il moins que le pouvoir sourd
Au grondement fait par deux âmes ?
Diamant sur ce point en partage
Pour sa Rosenoire légère.
Écoutez donc, gens de mariage,
Cinq beaux contes de Terremer !

Mais ce pouvoir peut protéger.
Ogion, tout jeune, l’apprendra,
Quand son maître pour empêcher
La terre d’ouvrir ses parois,
D’engloutir Gont et ses rivages,
Se sacrifiera à la terre.
Appréciez, gens des bocages,
Cinq beaux contes de Terremer !

Or ce pouvoir monte à la tête,
Et qui l’a grand en use plus
Et alors la folie le guette ;
Il devient un peu le nexus
De ce que son pouvoir dégage :
Irioth en garde un goût amer.
Tremblez devant, gens du saccage,
Cinq beaux contes de Terremer !

Ce pouvoir n’est-il que pour l’homme ?
La femme aussi peut y prétendre.
Irien devant le symposium
Des maîtres de Roke y veut tendre ;
Et la peur naît de cet outrage,
Et le grand conseil s’oblitère.
Lors accueillez, gens plus que sages,
Cinq beaux contes de Terremer !

Puissant Segoy, bénis l’ouvrage
Dont tu es la source et le père.
Savourez bien, gens de passage,
Cinq beaux contes de Terremer !


On renoue avec l’excellence ! Ce génial recueil de nouvelles m’a offert un plaisir immense tant toutes sont bonnes et belles !
La chute et puis la déception de Tehanu était intense, mais une belle réception rattrape cette déviance ; je dirais même que Le Guin a réussi ce qu’elle avait cherché à toucher de la main sans parvenir à caresser que du bout de l’ongle un instant ce Pinacle tant convoité : mettre à la tête du roman une femme sans la grimer en héros à testostérone, en guerrière assoiffée de sang aux manières de bûcheronne, qui collectionne les amants ; mais en accepter pleinement toutes les spécificités : femme mais sans détournement, femme en toute sa vérité.

Le Vent d’ailleurs

Les morts m’appellent dans mes rêves.
Je revois Lys près du muret,
Corps pâli et privé de sève,
Qui m’appelle à la libérer.

Or mes rêves sont contagieux,
Et les appels se multiplient.
Pourquoi gratter ce mur pierreux ?
J’en perds le repos de la nuit.

Les dragons s’agitent à l’ouest,
Brûlent les champs près des villages.
D’autres témoignages attestent
Qu’ils brûlent aussi les bocages.

Le monde n’est pas réparé,
La plaie de Cygne saigne encore.
Les morts au-delà du muret
Exigent d’être vraiment morts.

Un ultime petit bijou, dernier roman de Terremer où aucun plan ne se déjoue mais dont l’ambition dernière est de réparer les dommages causés par les mages humains, délivrer les morts de leur cage, accepter la mort comme fin.
Le récit parvient à mêler l’humain et le mythologique, si bien qu’on comprend assister à l’aube d’un fait historique aussitôt qu’il est arrivé. En somme la narration a cette ampleur d’humilité qui donne des mensurations vraiment humaines à l’épique, ne nous donne pas l’impression d’une action divine, olympique dont l’Homme ne serait qu’un pion. Chacun de manière modeste apporte sa pierre à l’ouvrage : pas de héros digne de geste, juste des gens qui s’encouragent.
Force me fut également d’approuver Ursula Le Guin quand elle affirmait écrivant dans sa postface à ce bouquin que la somme de ces romans n’en formait in fine qu’un seul. A les lire c’est évident, ils s’assemblent tous en puzzle.

Description de Terremer

Tout est contenu dans le titre. S’il recèle quelques histoires, deux ou trois légendes notoires enfermées dans de courts chapitres, comme Morred et Elfaranne, la création du grand Segoy, Erreth-Akbe maître en arcane, aussi fidèle qu’un barzoï ; ce texte n’est pas pour autant écrit comme un livre d’histoires. Il est plus un livre d’Histoire qui expose objectivement la structure de l’univers qu’Ursula Le Guin a créé. Sans être un plaisir haut porté et une perle littéraire, il reste très intéressant pour qui veut creuser plus profond ce monde peuplé de dragons, de magie, de mythes, de chants.

Le mot de déliement

Je sortirai de ma cellule,
Dussé-je y user ma magie !
En changeant de forme à l’envi,
Je bernerai cette crapule !

Iule, tipule ou libellule,
Souris, fourmi ou bien en pie,
Je sortirai de ma cellule,
Dussé-je y user ma magie !

Fumée ou simple molécule,
Fin, coriace telle la pluie,
J’userai ma sorcellerie
Pour fuir ce mage qui m’accule.
Je sortirai de ma cellule !

Cette nouvelle me stimule comme un cartoon qu’on obscurcit. C’est Sylvestre chassant Titi et qu’Hector sans arrêt jugule.
Et plus les essais s’accumulent, plus il déprime et je me dis : « cette nouvelle me stimule comme un cartoon qu’on obscurcit. »
L’inventivité m’inocule un plaisir de voir le récit qui se déploie et s’enrichit. Ça tourne, j’invente et stipule : cette nouvelle me stimule !

La Règle des noms

L’Homme veut tout en son pouvoir :
L’or, l’air, la mer et puis la terre.
Tout autre nanti est pour lui
Un voleur qu’il faut condamner.

Moi, Yévaud, je veux décevoir
L’appétit de ces vers aptères.
L’or de Pendor est dans mon nid,
Qui le veut vienne s’y frotter !

Une nouvelle sympathique sans être vraiment mémorable. Mais dans l’ordre chronologique, elle a déposé sur la table, et ce pour la première fois, la base de cet univers : le nom, la magie, ce qu’on doit et les grands dragons mortifères.
Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’admirable cohérence. Le Guin ne va pas oublier ou traiter de moindre importance les détails jetés dans le vent sans ambition d’un cycle long, sans voir plus loin qu’un seul roman, sans anticiper sur l’action.

La fille d’Odren

Mon frère est en exil, mon père assassiné :
Je suis fille d’Odren et je dois les venger.

Je vis parmi les champs, je vis en paysanne,
Je vis en fleur coupée, privée d’eau, qui se fane,
Et pourtant mes racines peuvent étrangler.
Je suis fille d’Odren et je dois me venger.

L’appel du cœur, du corps est-il une licence
Qui justifie le meurtre en toute circonstance ?
Ma mère pour avoir dans son lit tous les soirs
La beauté, la jeunesse et de long cheveux noirs
A trahi son mari, trahi mon propre père
Pour un mage de rien qui l’a mis dans la pierre.
Je n’aurai de repos qu’ils soient tous deux tués :
Je suis fille d’Odren et je dois le venger.

Chaque nuit, je reprends ce vœu dans ma soupente :
Cendre paiera l’affront par ses larmes sanglantes,
Ma mère connaîtra un tourment sans pareil,
L’humeur de son amant lui coulera vermeil,
Et lorsque la folie se glissera en elle,
Je répandrai son sang sur la pierre éternelle.
Qui a subjugué l’autre m’importe bien peu !
Est-ce lui ? Est-ce elle ? Est-ce chacun des deux ?
Ils ne valent pas mieux : deux corps mêlés, coupables,
Criminels sans vergogne, assassins haïssables !
Le combat que je mène va plus loin que moi :
Je me bats pour un nom, je me bats pour un toit,
Je me bats pour un peuple, je me bats pour un père,
Pour que la vérité règne sur cette terre,
Pour qu’Argile reprenne tous ses biens spoliés.
Je suis fille d’Odren et je dois nous venger.

Un récit de vengeance est toujours efficace. On souhaiterait nous-même être de cette chasse tant l’injustice est grande qu’il faut réparer, tant le crime commis appelle un sang versé. Ce spectacle nous est d’autant plus agréable que le criminel est jugé comme impeccable, alors ces récits sont le cri des opprimés. Qu’importe que la fille ait le sang tout bleuté ! Car elle a épousé un costume modeste, elle est devenue peuple, a rejeté le reste ; elle se fait David pour affronter Goliath, Antigone dressée contre d’odieux diktats ; et sitôt la vengeance accomplie par la lame, elle ne revêt plus sa condition de dame, retourne à sa cuisine et retourne à ses champs, garde l’honnêteté d’un cœur de paysan. On voit bien ce récit devenir un grand mythe, narré de champ en champ, de guérite en guérite, à travers toute l’île et transcender le temps. Chaque étranger alors l’écoutera rêvant à la fille d’Odren, à cette femme forte, à s’il aurait osé, lui, vivre de la sorte. Et ce nom deviendra une simple expression : les commères diront dans leur discussions d’une fille frondeuse et plutôt revancharde : « elle est fille d’Odren, princesse sous ses hardes », « prends garde, joli-cœur, si tu veux ce corps-là, car si par grand hasard un autre beau corps va et que ton cœur en batte, et que tes yeux le suivent, tu auras pour paiement une colère vive ». Et si l’amant en pleurs revient les supplier : « Elle est fille d’Odren, elle doit se venger. »

Au coin du feu

L’ombre a l’épaisseur d’un tombeau
Qu’un coin de feu ne parvient pas
A rendre plus clair ou plus chaud
A mesure qu’elle s’abat.

Et dans cette ombre grandissante,
Une vieille femme courbée
A la main chaude et rassurante
Attend la fin de la veillée.

Et dans cette ombre dévorante,
Un vieil homme tenu aux mains,
L’une par une main vivante,
L’autre qui l’emporte défunt.

Celle-là m’a beaucoup ému. Elle est simple et sonne si vrai. Plus de magie, l’homme tout nu face à la mort qui l’attendait. Tout n’y est que dépouillement, et savoir qu’une femme âgée a composé ce beau tourment laisse augurer de ses pensées : plus qu’en chacun de ses écrits, je sens une âme qui me parle, qui murmure par petits bruits la crainte de perdre son Charles.
Est-il meilleure conclusion pour terminer ce long roman que la mort de Ged au giron de la femme qu’il aime tant ? On reprend cette échelle humaine qui vient recolorer l’épique ; le héros meurt, comblé, sans peine, sans que sa mort soit héroïque.

Terremer revisité

Là ce n’est plus de la fiction, mais un cours, une réflexion qu’a mené Ursula Le Guin à Oxford pour des aoûtiens. Elle y reprend son univers, en décortique les envers, et y parle beaucoup surtout de ce qu’être une femme joue quand on a la plume à la main. Elle se défend au besoin d’écrire en tout point comme un homme ; elle reprend plutôt en somme des clichés de la fantasy, masculinistes et obvies, et cherche à les remodeler afin de pouvoir y tisser une vraie place pour la femme, autre que larmoyante dame ou jouvencelle à secourir qui ne saurait rien que s’enfuir.
Ce n’est pas aussi passionnant que les nouvelles, les romans, mais cela reste intéressant pour le chercheur ou l’étudiant, sans doute aussi le passionné aura de quoi prendre son pied. Un texte méta-littéraire est toujours une mine à l’air, mais ne vaut pas une descente par les tunnels et par les pentes jusqu’aux tréfonds d’une grande œuvre qu’on fait par nos propres manœuvres.