Un vrai jardin
de Hélène Cixous

critiqué par Septularisen, le 14 juin 2024
( - - ans)


La note:  étoiles
Mme. CIXOUS A L'AUBE DE SA CARRIÈRE...
«Un vrai jardin» est une sorte de conte, ou bien une très courte nouvelle (le livre fait à peine une trentaine de pages…), publié à l’origine en 1971 dans le numéro du Cahier de l’Herne consacré a Mme. Hélène CIXOUS (*1937). C’est un texte poétique, qui préfigure déjà l’œuvre et les thèmes de celle qui allait devenir avec le temps, l’une des plus grandes écrivaines françaises.

Mme. CIXOUS aborde ici le thème de l’identité. Au début de l’histoire, on nous parle d’un magnifique jardin, très fleuri, protégé par une grille, dans lequel on rencontre des «nourrices», et des «gardiens» et dans lequel tombent des… bombes!

L’histoire nous semble racontée par un petit garçon, qui ne perçoit pas vraiment tout à fait le monde qui l’entoure... Dans tous les cas certainement pas «en pleine conscience» et certainement pas comme un adulte…
L’histoire se mue ensuite rapidement en un reflet de la vie. Tout se confond, se mélange et l’on ne comprends plus très bien ce qui se passe vraiment qui parle? Est-ce l’enfant, est-ce le jardin qui s’exprime comme un être humain? Ce flou «artistique» est bien sûr volontairement entretenu par l’autrice, ainsi il s’exprime même dans les description que Mme. CIXOUS nous fait du jardin, puisque l’enfant semble myope, et ne perçoit pas les petits détails de ce qui l'entoure et qu'il est en train de regarder.

On s’éloigne peu à peu de la réalité, d’autant plus que l’on se pose de plus en plus de questions au fur et à mesure que l’histoire progresse… On se demande si c’est bien l’enfant qui parle? Et si oui, comment se fait-il que les autres personnages qui apparaissent, s'adressent à lui si méchamment… Ou alors, si c’est le jardin qui s'exprime, comment est-il possible qu’il y ait des «interactions» avec d’autres personnes? On se demande p.ex. si l’enfant n’est pas abandonné, s'il n’est pas prisonnier, et qui est ce mystérieux «père», qui doit venir le chercher? Le doute est bien sûr magnifiquement bien «entretenu» par l'autrice, et avec le talent qui est le sien!

Le style est un peu atypique, notamment avec un usage très particulier de la ponctuation, en particulier des virgules qui ne semblent absolument à aucun moment placées correctement. Il faut quelques pages de lecture pour bien appréhender le texte, mais une fois cet «écueil» passé, on peut pleinement profiter de la beauté du récit.
On «oscille» constamment entre la réalité et la fiction, constamment sur le «fil du rasoir», ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’œuvre d’Haruki MURAKAMI (*1947) (1). Comme pour l’auteur japonais, Il faut «lâcher un peu prise» et accepter de ne pas tout à fait, tout comprendre... Il faut tout simplement prendre du plaisir à ce que l’on lit!...

Que dire de plus? C’est beau, très sobre, très sombre, très symbolique (avec de nombreuses métaphores…), très émouvant et bien sûr très… poétique, bien que cela ne soit absolument pas un poème. C’est très bien écrit (comme toujours chez Mme. CIXOUS…), avec des mots fins et très bien choisis. Je dois dire que l’on prend un véritable plaisir à lire ce court texte, - au demeurant bien mystérieux et dont on ne comprend certainement pas les tenants et les aboutissants lors de la première lecture -, tellement l’écriture est belle. On y retrouve des thèmes «universels», comme la vie, la mort, l’espoir, la souffrance, la vérité, etc etc…

Est-ce que je conseille la lecture de ce livre? Oui. Pourquoi pas, après tout? C’est court, c’est rapide, une heure de lecture suffit pour appréhender ce texte. Ce n’est certainement pas le meilleur texte de l’autrice française, mais pourquoi ne pas le lire comme une introduction à son œuvre, qui rappelons-le est absolument immense, que ce soit par la «taille », que par le talent!

Un extrait, voici les trois premières pages de ce texte.

«Je pénétrai sans méfiance, c’était un vrai jardin ; dès la grille on voyait que la terre existait. Puis la grille se ferma doucement et l’on était dans le jardin. Dehors et assez loin, les gens allaient à la guerre. Quelques bombes tombaient et secouaient la toile de tente. Il y avait longtemps qu’on ne l’appelait plus le ciel parce que d’ici-bas on le voyait se déchirer et s’effranger au-dessus des murs. La terre sentait bon.

J’avais un nom. La ville avait un nom, et tout le monde en avait un sauf le jardin qui s’appelait seulement le jardin parce qu’il n’y en avait qu’un. Comme personne ne m’appelait, mon nom finit par tomber en désuétude. Pendant un certain temps, quelques années, je le prononçai à haute voix certains jours, au cas où les choses changeraient et où les gens recommenceraient à se parler. A vrai dire je n’y croyais pas mais une obscure fidélité me dictait encore ses lois. Ainsi je n’avouai jamais à voix haute que j’étais heureux d’avoir pénétré dans le jardin parce qu’il n’avait justement pas de nom et qu’à part les coléoptères, les lépidoptères, les gardiens des allées, les bonnes et les enfants, j’étais seul.»

(1) : Cf. ici sur CL : https://critiqueslibres.com/i.php/vauteur/933