De la pointe de son silex Carmen saisit le vent de la légende que la forêt de Brocéliande souffle sur ses pages. Il lui raconte son monde, sa Bretagne natale qu’elle n’a jamais quittée, sa terre éternelle qu’elle décrit dans ses vers autour de trois grands thèmes : son sol, le granit ; la forêt, les arbres qui la peuplent ; la faune, surtout les oiseaux qui volent dans son ciel. Et, aussi, les légendes colportées à travers les siècles sur la lande bretonne jusqu’au creux des oreilles des poètes, bardes et autres aèdes qui les ont transmis de bouche à oreille à travers la nuit des temps. Carmen prend, à son tour, la succession de tous ces passeurs de mots, d’histoires, de légendes, de relayeurs de la culture bretonne. « Est-ce moi cette silhouette chaussée de bottes qui tentait / de remonter jusqu’à la source / du temps ? ».
Elle qui plonge son texte au plus profond de l’existence humaine prouvant ainsi que la culture bretonne appartient au temps long, celui qui a connu la présence de l’homme depuis les origines. « … il transmet toutes les mémoires / et ce visage néandertalien / ... ». « Le visage de la femme première / se métamorphose / naissance après naissance »… Dès ses premiers poèmes, elle situe son texte dans le temps de l’homme de Néandertal et même dans celui de Lucy, la première d’entre toutes les femmes. « J’explorais une terre dont j’ignorais tout, / une terre forte de roches, de schistes, de grès, de poudingue. / … ».
C’est ce pays qu’elle évoque, son pays avec toutes les misères qu’il a connues. « … / arbres brûlés / terres inondées / animaux morts / fonte des glaciers / secousse sismiques / … », misères qu’elle aussi a vécues : l’incendie des forêts qui l’a meurtrie, la fausse-couche qu’elle a subie, … Mais, comme son pays, elle n’a jamais succombé, toujours elle s’est relevée. « … / C’est du jour qu’il nous faut envoyer / signe vers la nuit / autoriser la résurrection à travers le hublot lumineux d’un sourire / … ».
Ces douleurs, ces émotions, ces sensations, ces états d’âme, ces émerveillements, …, elle les traduit dans ses mots, dans ses vers, dans ses poèmes qui disent, évoquent, racontent, espèrent ce monde de demain né de celui d’hier avec la même vigueur, la même ténacité, la même force pour supporter les douleurs qui l’affligent trop souvent. Elle parcourt la lande à la recherche de l’inspiration, « … / tant va la cruche aux mots / qu’à la fin ils s’étoilent ».
Pour dire et faire vivre son pays Carmen écrit des vers courts, parfois très courts, des vers taillés dans le granit et parfois, comme pour alléger ces vers de pierre et de bois de la forêt de Brocéliande, elle parsème son recueil de quelques vers frais, légers comme un voile arachnéen. Son pays n’est pas que pierre et de bois, il est aussi de sentiments, de pensées, d’émotions, de souffles, d’esprits qui hantent la lande …. Et de chair et de sang de ses habitants.
Dans ce recueil, le poète est le barde, le gardien des traditions, de la mémoire, de la culture, des âmes. « … / le poète confie sa couvée de poèmes au tumulus qui a su garder secrètes sépultures et offrandes durant des millénaires ». Carmen est l’héritière de ce poète, la gardienne de tout ce qu’il a transmis et qu’elle, à son tour, nous transmet dans des vers d’une grande profondeur. Sa poésie c’est de l’émotion pure, de la douleur et de la douceur, c’est aussi l’esprit de tout un pays de son sol à ses occupants. Je le confesse, j’ai frissonné en lisant ces vers, j’ai senti l’âme de la poétesse vibrer au rythme des chants de son pays. Dans le chaudron de Carmen bout de la potion de la magie bretonne, de la poésie vivante et vibrante.
« … / avec nos frères / du néolithique / nous sommes /toujours au début /de l’histoire / … » !
Débézed - Besançon - 77 ans - 21 janvier 2024 |