Seul & seule
de Michel Ducobu

critiqué par Débézed, le 2 janvier 2024
(Besançon - 76 ans)


La note:  étoiles
Vieillir ensemble
Moi, le narrateur, il a bientôt soixante-quinze ans, la moitié de ses dents, « de quoi mordre encore dans la chair coriace des jours » mais le problème n’est pas dans sa vitalité mais plutôt dans comment employer celle-ci pour briser l’ennui qui risque d’encombrer l’espace temporel qui le sépare de la fin de sa vie. Moi reste assez flou, l’auteur l’a simplement esquissé, on sait seulement qu’il a mené une vie relativement médiocre de citoyen plutôt moyen bas, il se situe juste au-dessus des plus médiocre. Ce n’est là que son avis car il semble être bien cultivé. Il commence à ressentir les douleurs de l’âge, il est seul et il s’ennuie. Il cherche une compagne pour meubler son emploi du temps et vivre encore un peu sa sexualité déclinante. Ses critères de sélection sont très précis, ils pourraient lui interdire toute rencontre possible et pourtant un jour, à la terrasse d’un café, Elle se présente devant la table où il consomme un verre de Chablis.

Elle, plus jeune, n’a pas eu une vie facile, lorsque sa mère est décédée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, son père l’a prise comme épouse de substitution, détruisant toute sa future vie sentimentale et sexuelle, toute son intimité, la privant de sa vie de femme. Moi et Elle semble se comprendre, ils se rencontrent régulièrement sans cohabiter. Pour éprouver leur intimité commune, ils partent quelques jours sur la Côte où ils louent une chambre mais la première tentative de rapprochement est un fiasco qu’ils veulent tous les deux assumer. Mais, le vrai coupable serait plutôt Lui, le père qui a démoli sa fille alors qu’elle n’était qu’une enfant en l’aimant comme une femme et non comme une fille.

Lui, c’est le bourreau atteint d’une maladie dégénérescente qu’Elle va visiter deux fois par mois dans l’institut spécialisé où il termine sa vie. Elle et Moi ont renoué leur relation après le fiasco vécu sur la Côte, ils apprennent à mieux se connaître, il voudrait l’épater, la séduire comme un jeune homme. Elle l’accompagne dans ses défis où il échoue, lui tendant la main pour le secourir quand c’est nécessaire. Il lui propose une visite dans les hauteurs de Namur où un à pic offre un vaste panorama. Elle craint un nouvel échec mais Elle le suit encore une fois dans cette aventure un peu périlleuse.

Leur Nous semble se former peu à peu mais pourront-ils, après les deux vies qu’ils ont menées, construire un vrai Nous avec leurs personnalités écornées, amochées, usées ? Ce Nous qui semble avoir été hypothéqué par le Lui qui a ravagé l’enfance de sa fille. Ce Lui que Moi voudrait corriger mais qu’il se contente de d’agonir. Leur Nous rencontre bien des difficultés pour ce glisser dans le moule des Autres, le moule confectionné par les Autres avec des produits de consommation à l’usage des vieux les stigmatisant ainsi encore davantage.

Michel Ducobu est de ma génération, je comprends ce qu’il veut dire dans ce roman quand il évoque la vieillesse, la lassitude des corps, les prémices de la maladie, la solitude, l’ennui, la difficulté à construire quelque chose de nouveau avec une personne inconnue qu’il faut découvrir et dont il faut accepter tous les qualités et les défauts. J’ai apprécié ce regard sur la vieillesse d’autant plus que l’écriture de Michel est très riche, très agréable à lire, très précise et très sensuelle. Les nuances sont très bien exprimées, un souffle peut faire basculer une humeur, un destin… Unie écriture qui caresse les yeux à une époque où écrire bien est une qualité si peu dispensée.