L'âme de Buridan
de Hubert Haddad

critiqué par Sahkti, le 1 novembre 2004
(Genève - 50 ans)


La note:  étoiles
Salvatrice débauche
Buridan ressemble à un ange, il est beau et glabre et fait l'admiration de chaque personne qu'il rencontre. A l'exception de Violentilla de la Feure, belle-fille du riche baron du coin, dont il est éperdûment amoureux et qui ne le regarde pas ou alors avec mépris. Pour tenter de faire passer son chagrin et d'oublier la belle, Buridan erre de terre en terre, se perd dans un monastère lubrique ou un château de la débauche. Le sexe y est pratiqué avec excès, de manière triviale ou raffinée, l'inventivité règne, le seul but étant de repousser les limites du plaisir et de l'excitation. Chaque personnage croisé est l'occasion de fantasmes et de pratiques sexuelles en tous genres.

Un fil conducteur relie tous ces êtres: l'insatisfaction.
En effet, si l'extase du corps est réelle, celle de l'esprit fait cruellement défaut ou vice-versa. Se complaire dans l'orgasme et la luxure n'est pas le moyen le plus efficace pour libérer son âme des barreaux derrière lesquels elle se trouve et chacun l'apprendra à ses dépens, Buridan en premier. Jusqu'à ce qu'il comprenne que l'amour est plus fort que l'acte de fornication, sa bien-aimée lui tombera dans les bras avant que la mort, la seule et réelle libératrice, les emporte dans ses bras.

C'est un texte court (moins de 100 pages) mais très intense. L'érotisme qui s'en dégage, subtil mélange de poésie et de pornographie (si si, c'est possible!) est sensuel et langoureux. Hubert Haddad ne se contente pas de nous livrer l'acte sexuel dans toute sa splendeur, il l'entoure d'un écrin de beauté et d'une atmosphère magique. Le château de la Ferté-Moire, par exemple, lieu de tous les fantasmes du monde, dans lequel êtres vivants et fantômes se livrent à des jeux érotiques sans retenue, est un labyrinthe habité de statues antiques, de merveilleux jardins, de bassins envoûtants et de chambres mystérieuses. L'écriture de H.Haddad est belle et ronde, très vivante, en aucun cas choquante.
C'est un hymne à l'amour, à la sensualité, à la sexualité.

Dans la posface, l'auteur a ces mots: "Un écrivain peut trouver un intérêt paradoxal dans l'idée même d'érotisme, genre littéraire en soi. Non plus au sens plastique d'incarnation d'une quelconque prose amoureuse sur un registre esthète et gourmand. Sachant que la pornographie n'est qu'une manière compulsive d'en traiter, il s'agit moins d'aboutir à un certain effet, paralittéraire, que d'user des impératifs de la libido comme du nerf même de la fiction: l'imaginaire se fixe sur le désir pour l'illustrer davantage que pour l'exalter" (page 92)

Un extrait:
- Je suis fort contrit d'aimer encore à mes dépens, dis-je. Existe-t-il un élixir contre l'incurie?
- Je n'en connais qu'un: se convaincre du succès. Dis-toi seulement que tu reviens de la victoire.
- Comment cela, si je suis en déroute?
- Comprends-moi! La possession est si peu de chose. Que demeure-t-il de la figue avalée? On peut très bien passer de la convoitise à la digestion, en faisant l'économie de l'auberge! Imaginer ses désirs accomplis est la meilleure façon de s'en détacher... (page 53)