L'utopie du pape Jean XXIII
de Giancarlo Zizola

critiqué par Saint Jean-Baptiste, le 3 février 2023
(Ottignies - 88 ans)


La note:  étoiles
Un pape de la paix
L’utopie de JeanXXIII était de croire en une fraternité universelle. Il prônait un nouvel ordre mondial basé sur la paix plutôt que sous la menace des armes. C’était en pleine guerre Froide et pour l’Église catholique, le communisme était l’œuvre de Satan sur la terre. Mais Jean XXIII avait la conviction que le Créateur avait mis dans toute conscience humaine un sens du bien et un besoin de justice et de paix. Il fallait cultiver ces dispositions ; dans la pratique, il fallait ouvrir un dialogue avec les communistes. Il fallait amorcer un dégel et les amener à renoncer à faire la guerre. Alors, pour la Curie romaine, pas de doute, le nouveau pape était communiste ! Pourtant le pape avait tenu bon : contre l’avis de pratiquement tous les cardinaux, il avait fait le premier pas, il avait reçu dans l’intimité la fille de Khrouchtchev et son mari ; le lendemain, on lisait dans le journal du Vatican : le pape a perdu la raison.

Ce livre n’est pas une biographie. L’auteur a pris pour but d’expliquer comment le pape, qui avant d’être pape s’appelait Roncalli, a développé sa doctrine de paix durant toute sa vie. Il nous explique le rôle important qu’il a joué durant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il était délégué apostolique à Ankara. On apprend qu’il communiquait régulièrement avec le diplomate allemand Von Papen qui était un confident d’Hitler. C’est un des passages les plus intéressants du livre et on peut se rendre compte que la diplomatie du futur pape était très active et d’une subtilité exceptionnelle. Entre parenthèses, Jean XXIII, pendant toutes ces années de guerre, a supplié le Pape Pie XII de condamner l’extermination des Juifs. Le Pape Pie XII, hélas ! ne daignait pas répondre…  !
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Un autre passage très intéressant du livre est le rôle que Jean XXIII a joué lors de l’affaire des missiles de Cuba en novembre 1962. Mais, à mon goût, cet épisode est trop peu développé. Le livre a été écrit dix ans après les événements ; à ce moment beaucoup de choses étaient encore tenues secrètes et le pape n’était pas de nature à se vanter. Mais déjà on pouvait savoir que l’intervention de ce pape avait été déterminante, elle nous a très probablement sauvé d’une troisième guerre mondiale. On sait entre autres que c’est grâce à lui qu’une communication directe a pu s’établir entre le Président des E-U et le Maître du Kremlin – ce qu’on a appelé le téléphone rouge. Avant ça, les communications entre les dirigeants du monde étaient filtrées par des va t’en guerre qui ne rêvaient que d’en découdre. *

La partie la plus amusante du livre est quand l’auteur nous entrouvre les portes du Vatican pour nous raconter les rapports entre le pape et le Sacré Collège. Le Sacré Collège est l’ensemble des cardinaux chargés d’encadrer le pape ; en d’autres mots, de l’empêcher de faire des bêtises. Mais Jean XXIII avait bouleversé les comportements strictement imposés par Pie XII. La fantaisie succédait à la rigueur. On entrait chez lui comme dans un moulin. Ce qui lui faisait dire : quand je pense au temps qu’il me fallait attendre pour avoir un entretien avec mon prédécesseur… ! Il n’en faisait qu’à sa tête et cavalait dans tout le Vatican où bon lui plaisait ; ses gardes de corps, facétieux, l’appelaient Johnny Walker. Pour excuser ses bourdes éventuelles, le Sacré Collège l’avait surnommé « le bon pape » ce qui devait signifier pour le grand public qu’il était un brave homme sans beaucoup de jugement et dépassé par les événements. Mais dans le fond, les rapports étaient extrêmement tendus. La sainte Curie a été jusqu’à modifier dans les traductions, le texte de son encyclique « Pacem in Terris » – une des plus belles du XXème siècle, rédigée quelques jours après la crise de Cuba.

Mais l’auteur ne fait pas l’apologie de Jean XXIII. Il se veut objectif. Par exemple, quand avant d’être pape, Mgr Roncalli avait été nommé nonce apostolique à Paris, il avait encouragé la mise sur pied des prêtres ouvriers ; le livre nous dit que, malgré les bonnes volontés, ça n’avait pas été une réussite.

J’ai beaucoup aimé ce livre quand il rappelle les grands moments de l’Histoire du XXème siècle et quand il met en valeur le rôle de l’Église dans les grands enjeux de l’humanité. Mais il n’est pas de lecture facile. Il se veut complet et rigoureux mais, parfois trop ; beaucoup d’informations tirées du journal intime et des missives de Jean XXIII sont reprises textuellement, ce qui alourdit la lecture.
J’aurais aussi souhaité qu’il parle un peu plus du Concile Vatican II initié par Jean XXIII ; mais on sait qu’il est mort avant la fin et que les fenêtres de l’Église, ouvertes lors de ce Concile, ont été refermées par son successeur Paul VI, encouragés par la Curie au grand complet. Ce sujet pourrait faire l’objet d’un autre livre tout aussi intéressant. Il y aurait tant de choses à dire… !

* Un excellent livre raconte le drame des missiles de Cuba vu de la Maison blanche :
https://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/34317