Le nageur de Bizerte
de Didier Decoin

critiqué par Alma, le 15 avril 2023
( - - ans)


La note:  étoiles
Drôle d'endroit pour une rencontre
1921, Bizerte, sous protectorat français, est le seul port de la Méditerranée à accueillir les bateaux de russes blancs qui ont fui devant l'avancée des Bolchéviques .

Deux personnages que seul le hasard permet de se rencontrer : Tarik, un jeune et modeste docker, nageur en plein entraînement dans le bassin du port, aperçoit sur le pont d'un des cuirassiers rouillés et immobilisés qui encombrent le bassin, Yelana, une jeune aristocrate russe toute vêtue de blanc dont la voix le séduit : une apparition qui bouscule sa vie et qui constitue le point de départ du roman dont je vous laisse le soin de découvrir la suite.

Ce ne sont pas tant les étapes de l'intrigue amoureuse à laquelle on s'attend qui forment le cœur de l'oeuvre, mais bien plutôt le passé de chacun des personnages.
Pour Yelana, sa jeunesse privilégiée de Russe blanche dans un riche domaine et les péripéties de sa longue fuite en compagnie de sa tante pour échapper à la terreur de ses poursuivants, puis de la vie inconfortable qu'elles mènent confinées dans ce bateau pourri dont elles n'ont pas le droit de sortir .
Pour Tarik, c'est son état d'humble employé portuaire en charge d'une mère veuve et d'une soeur courtisée par un photographe américain, dont le prochain mariage dans la tradition berbère entraîne des frais considérables.

Un magnifique ouvrage romanesque à cadre historique , fortement documenté, construit sur une narration alternée entre deux pôles géographiques : la Russie en 1919 et le port de Bizerte en 1921.

Didier Decoin prend son temps pour installer son lecteur dans ces deux atmosphères opposées, pour en faire ressentir les couleurs, les odeurs, les bruits. Il y déploie l'écriture classique, élégante et souple qu'on lui connaît déjà. Sa phrase, le plus souvent longue, au tempo musical, s'élance progressivement , sans heurts, plane élégamment sur plusieurs lignes avant de retomber, comme dans une tranquillité majestueuse. Du grand art !