La reconstitution
de François Degrande

critiqué par Kinbote, le 9 mars 2022
(Jumet - 63 ans)


La note:  étoiles
Différence et répétition
Un matin de décembre 2017 à Blankenberge, Rodolphe Lapline est sur les lieux de la reconstitution du décès de son épouse au troisième étage de l’hôtel Idem, en tant que présumé coupable.

Les conditions sont identiques au jour du décès, sauf que le vent souffle beaucoup plus fort, en sorte que la poupée gonflable prévue pour le rôle de l’épouse s’est envolée. Et Lapline a enfilé un maillot de bain sous son beau complet rouge pour aller ensuite piquer une tête dans la mer…

La reconstitution est poussée à un tel point de détail que le mannequin, en chair et en os, sollicité pour jouer le rôle de l’épouse va décéder sous l’étreinte trop insistante de Lapline. Ce qui va entraîner une seconde reconstitution, vouée au même dénouement, et ainsi de suite.

Les conditions du drame rappellent celui survenu au couple formé par un homme politique belge, Bernard Wesphael, et son épouse.

La fiction de François DEGRANDE, fort bien menée, qui réserve moult surprises, si elle fonctionne sur le registre du burlesque, avec des séquences hilarantes, pose aussi en filigrane de nombreuses questions, tant sur le plan juridique que sur la nature du réel.

En jouant le jeu de la loi qui réclame la reconstitution d’un événement à l’identique, le modèle réel, par ironie du sort, subira les mêmes conséquences. Cette duplication n’accuse pas forcément Lapline, sauf à penser qu’elle a été entièrement identique à ce qu’on lui voulait voir faire. Malgré les efforts consentis, tant par le prévenu que par l’administration judiciaire, pour coller au drame originel, rien ne prouve que Lapline est le coupable, comme en est persuadée la juge d’instruction dessaisie de l’affaire à l’issue malheureuse de la première reconstitution.

« […] si on me retire cette faute-là, que je jure sur le ciel n’avoir pas commise, les répétitions deviennent inutiles et insignifiantes. », affirme Lapline.

On peut aussi se poser la question de savoir si le prévenu devenu assassin peut être accusé d’un crime commis dans les conditions de la reconstitution et s’il doit payer pénalement autant de fois pour le même crime.

On peut aussi penser à une dégradation ou régression du réel quand on observe la descente d’étage de la chambre de l’hôtel Idem dans laquelle auront lieu les reconstitutions suivantes, puis sa possible spectacularisation, non clairement établie (comme si, à partir d’un moment des répétitions, le réel devenait hors-contrôle) dans une émission de télé-réalité.

« Je suis chaque fois rétrogradé d’un étage. Si nous étions dans la 301 ce soir-là, c’est parce que nous voulions de la hauteur. Nous voulions voir la mer. C’est la dégringolade ici. Ca ne ressemblera plus à rien. On va finir au niveau de la mer à rejouer ça même le sable si ça continue. »

On peut relire indéfiniment "Différence et répétition" de Deleuze ou "Le Réel et son double" de Clément Rosset à la lumière de cette allégorie sans, et c’est la force du récit, qu’on puisse la faire servir d’illustration à l’une ou l’autre théorie.

L’essai deleuzien nous apprend par ailleurs que la répétition n’est pas nécessairement mortifère : par les différences qu’elle produit, elle vise à la construction d’un nouveau soi, à une nouvelle identité et à la transformation du réel. Et on verra, en effet, que Lapline va, au moment de son procès tout aussi fantaisiste, devenir le narrateur du récit jusque là rapporté à la troisième personne.

Lectrice, lecteur, prends garde, avant de t’aventurer dans ce récit abyssal ! Comme pour un texte borgésien, tu n’auras de cesse de vite le relire et d’y repenser sans jamais épuiser son fond !
Mise en abyme 7 étoiles

Pour rédiger la nouvelle présentée dans le numéro # 224 de sa célèbre collection Opuscule, les Editions Lamiroy ont ouvert leurs pages à François Degrande qui a proposé un texte entre burlesque, absurde, satire et dénonciation de l’incompétence de la justice et de la police. Ce texte, c’est une histoire mise au moins en quatre niveaux d’abyme. C’est l’histoire du meurtre d’une jeune femme, chanteuse et guitariste, qui devait donner, avec son conjoint, un concert dans une petite ville de la côte belge de la Mer du Nord. La jeune femme ayant été retrouvée morte dans la chambre de l’hôtel qu’ils occupaient, après enquête, la police déclare qu’elle a été assassinée par son mari. La jeune juge d’instruction à qui l’affaire a été confiée organise une reconstitution avec le mari qui déclare vivement qu’il n’est pour rien dans cette affaire, et une jeune fille servant de mannequin vivant pour remplacer la poupée gonflable emportée par un fort vent de mer. La reconstitution est si probante que le mannequin n’y résiste pas et, à son tour décède… Les opérations sont suspendues jusqu’à ce qu’une nouvelle reconstitution soit confiée à un autre juge d’instruction qui organise en même temps une reconstitution de la reconstitution, avec, vous l’aurez compris les mêmes résultats que la première… Il faut donc… Jusqu’à ce que chacun des acteurs ayant participé aux reconstitutions précédentes se présente pour la suites des opérations accompagné de son avocat, ce qui vous l’aurez compris représente une foule considérable !

Cette histoire totalement improbable se présente un peu comme un exercice de style dans lequel l’auteur joue sur la mise en abyme. Un exercice qui m’a rappelé un maître en la matière que j’ai lu il y a déjà bien des années, le Comte Jan Potocki qui a écrit : Le manuscrit trouvé à Saragosse dans lequel les aventures des personnages s‘imbriquent les unes dans les autres toujours sous la même forme sur au moins six niveaux de narration.

On peut voir aussi dans ce texte une satire de la lourdeur et de la complexité de l’appareil judiciaire souvent mis en échec dans un certain nombre d’affaires pourtant fort retentissantes.

Débézed - Besançon - 75 ans - 17 mars 2022