Abandonner un chat
de Haruki Murakami, Emiliano Ponzi (Dessin)

critiqué par Poet75, le 11 février 2022
(Paris - 66 ans)


La note:  étoiles
Figure du père
Dans la postface de ce livre très bref et doté de superbes illustrations signées Emiliano Ponzi, Haruki Murakami, écrivain japonais de renom à qui l’on doit de remarquables romans, explique que, depuis longtemps il projetait d’écrire un texte sur la mort de son père, mais sans parvenir à mener à bien ce projet. Et puis, en fin de compte, c’est à partir d’une simple anecdote que le récit a comme coulé sous sa plume pour prendre la forme du texte qui nous est maintenant proposé dans sa traduction française.
En somme, si Haruki Murakami est enfin parvenu à écrire le livre souhaité, c’est parce qu’il a fini par trouver la bonne amorce, celle à partir de laquelle toute la suite se déroulerait, en quelque sorte, de manière naturelle. Cette amorce, c’est un des souvenirs conservés par l’écrivain sur son enfance, un parmi bien d’autres, et, singulièrement, le souvenir d’un des événements vécus avec son père. L’histoire en est simple, c’est celle du père emmenant sur sa bicyclette son fils Haruki avec une chatte que le premier voulait abandonner à quelques kilomètres du domicile. Or, de retour à la maison, tous deux eurent la surprise d’y retrouver l’animal dont, pourtant, ils avaient cru pouvoir se débarrasser facilement. Voyant la chatte, le père, à la fois admiratif et soulagé, décida de dorénavant la garder.
Le récit de Murakami réserve à son lecteur une autre histoire de chat. Mais surtout, bien sûr, cette entrée en matière donne, d’une certaine manière, l’élan nécessaire à l’écrivain pour raconter son père, un père qui eut la malchance de devoir traverser une des périodes les plus complexes et les plus douloureuses de l’histoire du Japon. Or, ce que veut souligner l’écrivain, c’est que, dans la vie de son père, tout fut affaire de concours de circonstances ou de hasards (c’est le mot qu’emploie Murakami), hasards qui, dans les tourmentes inouïes de la guerre, le préservèrent de la mort, alors que tant d’autres périrent.
Mobilisé à trois reprises, le père de Haruki Murakami, à chaque fois, ne resta sous l’uniforme que pendant des durées assez brèves, ce qui lui permit d’échapper au pire, compte tenu cependant d’une expérience traumatisante subie pendant la guerre de Chine, les soldats japonais étant sommés d’exécuter des prisonniers au moyen de leur sabre, ce qui était censé les aguerrir. Néanmoins, y compris après l’attaque de Pearl Harbor (le 7 décembre 1941), le père de Haruki Murakami fut presque toujours préservé de la rigueur des combats. Il y eut même un officier qui, semble-t-il, le démobilisa huit jours avant Pearl Harbor.
L’homme put ainsi se consacrer, même au plus fort de la guerre, à sa passion pour la littérature et, en particulier, pour les haïkus (il en écrivit, lui-même, en grande quantité). Mais ce n’est pas le cœur léger qu’il ressentit sa chance, ce n’est pas dans l’insouciance qu’il accueillit les hasards qui lui permirent de conserver la vie pendant que tant d’autres mouraient. Au contraire, ce fut pour lui, tout au long des années qui lui restèrent à vivre, un fardeau moral. La conséquence en fut que, tous les matins, il s’agenouillait devant l’autel familial dédié aux morts. Mais une autre conséquence en fut qu’il se mit à boire excessivement, bien que tâchant de toujours montrer un visage serein aux membres de sa famille.
Mais, en fin de compte, si Haruki Murakami a voulu raconter son père, c’est aussi d’une part pour exprimer son étonnement d’être là (que de hasards dans la vie de son père, ainsi d’ailleurs que dans celle de sa mère !) et, d’autre part, pour indiquer, de manière très dépouillée, l’accroissement de leur éloignement au fil du temps. Une fois Haruki Murakami devenu adulte, les divergences entre père et fils s’accrurent à tel point que, pendant de nombreuses années, leurs relations furent quasi inexistantes. Au bout du compte, ce n’est que peu de temps avant la mort du père que l’un et l’autre se retrouvèrent et parvinrent, écrit Haruki Murakami, « à une espèce de réconciliation ».
Sans doute, en écrivant ce livre, si sobre et si touchant, Haruki Murakami a-t-il voulu donner un peu plus de poids à cette réconciliation. Si les zones de mystère ne disparaissent pas (et comment pourrait-il en être autrement chez un écrivain qui se plaît, au contraire, à imprégner de mystère tous ses livres ?), la figure du père apparaît, dans ce livre, plutôt attachante.
un chat, mon père, la guerre, le charme discret des haikus 8 étoiles

Une chatte abandonnée sur une plage par un père et son fils de six ans, retrouvée quelques heures plus tard à la maison, et gardée précieusement depuis. Il n’en fallait pas plus à l’enfant, devenu depuis le plus célèbre écrivain du Japon, pour garder un souvenir impérissable de ce père qu’il a boudé tout au long de sa vie d’adulte et retrouvé pour quelques instants à l’aube de sa mort. Un court récit, attachant, avec une grande finesse de pensée et d’écriture, portant sur les aléas de l’existence, l’importance des moments, parfois les plus hasardeux, qui marquent les êtres d’une empreinte définitive et les relient les uns aux autres. Une réflexion aussi sur la mémoire, parfois menteuse en toute bonne foi. Un concentré des thèmes chers à l’auteur, abondamment illustré par un graphiste milanais jouant élégamment sur le contraste entre l’ombre et la lumière. On peut cependant regretter que le style de l’illustrateur, largement inspiré de la BD, ne reflète pas vraiment la vision tout en demi-teintes de l’écrivain…

Jfp - La Selle en Hermoy (Loiret) - 74 ans - 8 décembre 2022