Apologie pour l'histoire - ou Métier d'historien
de Marc Bloch

critiqué par Falgo, le 12 janvier 2022
(Lentilly - 82 ans)


La note:  étoiles
Les fondements du métier d'historien
Marc Bloch a fondé en 1929 à Strasbourg avec Lucien Febvre l'École des Annales qui a initié une conception de la science historique embrassant l'ensemble des sciences humaines, conçue sur le temps long et dans le cadre d'une complète interdisciplinarité. Elle a connu depuis de nombreuses bifurcations, en particulier celle due à Fernand Braudel. Et Marc Bloch n'y a malheureusement pas été associé puisque fusillé par les Allemands en juin 1944. Ce livre a été écrit entre 1940 et 1943 dans des conditions matérielles difficiles. Il constitue un point de départ pour les quelque 80 années suivantes d'évolution du métier et, en tant que tel, reste profondément précieux pour une bonne compréhension du métier d'historien.
Celui-ci, d'après l'auteur, incorpore toutes les disciplines des sciences humaines. Ce qui demande à l'historien à la fois une très large compétence et la capacité de réunir sur une perspective historique une équipe de spécialistes, chacun apportant sa discipline. La science historique se déroule sur une longue durée sans négliger les retournements et évolutions brusques qui jalonnent les changements individuels et sociaux au sein des conditions matérielles (climat, par exemple) qui les conditionnent. Pour lui le présent est conséquence du passé, mais seule la compréhension du présent (la vie) permet celle du passé. Il dit n'avoir vraiment réalisé (p.94-95) ce qu'avait pu ressentir les guerriers du passé qu'en connaissant une situation analogue en 1914-18. Mais il insiste longuement et fermement sur les conditions de la connaissance du passé: validation des témoignages, compréhension des documents écrits, en particulier de la langue utilisée comme de la situation de ceux-ci dans un état précis de civilisation. C'est pour cela qu'un Chapoutot (voir "Le Grand Récit", critiqué sur ce site) réfute la possibilité de faire de Rabelais un athée, impensable dans la civilisation religieuse du XVI° siècle. ou qu'un musicologue comme Cantagrel (voir "Sur les traces de Jean-Sébastien Bach", critiqué sur ce site) explique que seule la connaissance détaillée de la liturgie luthérienne permet de comprendre certaines musiques du Cantor de Leipzig.
C'est pour cela que je n'apprécie pas les journalistes qui ont la prétention d'expliquer un phénomène à partir de événements-vagues de la mer sans avoir recours à ses profonds mouvements. J'attends ainsi que quelqu'un me montre d'où viennent les 10-12% d'intentions de vote pour Zemmour plutôt que des dernières inflexions de son dernier discours.
Ce livre permet de comprendre cette préoccupation et, plus généralement, l'intérêt que tout un chacun doit porter aux historiens d'aujourd'hui pour comprendre notre temps.