La bibliomule de Cordoue
de Wilfrid Lupano (Scénario), Léonard Chemineau (Dessin)

critiqué par Blue Boy, le 26 février 2022
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Des ombres sur les lumières de l'Islam andalou
Califat d’Al-Andalus, Espagne, 976. Cordoue est devenue en quelques années la capitale occidentale du savoir . Alors que Al-Hakam II vient de décéder et que son fils n’a que 11 ans, le vizir Amir, chargé d’assurer l’intérim, vient d’investir le palais royal de Cordoue. Avide de pouvoir, celui-ci, sous l’influence des extrémistes religieux, va prendre une décision terrible : brûler les 400.000 livres de la bibliothèque du palais. Mais Tarid le bibliothécaire ne l’entend pas de cette oreille et va tenter de soustraire les ouvrages les plus emblématiques de la destruction, en compagnie de Lubna, jeune esclave copiste. Ils fuiront la ville en compagnie d’une mule surchargée, bientôt rejoint par Marwan, voleur et ancien employé de Tarid. Le petit groupe sera confronté à de multiples dangers au cours de son périple rocambolesque…

La sortie d’un album signé de Wilfrid Lupano est toujours un événement, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Et au fil de sa production, on comprend pourquoi. Cet habile et prolifique scénariste sait parfaitement allier la forme et le fond pour rendre accessible à chacun une certaine réflexion sur le monde qui nous entoure, souvent avec humour. De « Alim le Tanneur » (la série qui l’a révélé) au plus récent « Blanc autour », en passant par « Le Singe de Hartlepool », « L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu », « Les Vieux Fourneaux » ou encore « Traquemage », ces ouvrages, tout populaires soient-ils, n’omettent pas d’être intelligents. Léonard Chemineau, que l’on connaît moins, a publié sa première bande dessinée il y a dix ans (« Les Amis de Pancho Villa »), en tant que scénariste et dessinateur. Cela étant, il manie davantage le pinceau que la plume.

Avec « La Bibliomule de Cordoue », bande dessinée à l’étrange titre, les auteurs nous emmènent sur les terres d’Espagne mille ans en arrière, à l’époque où les Musulmans occupaient une large partie de la péninsule ibérique, avec pour capitale Cordoue. Si le thème abordé (la défense du savoir face à l’obscurantisme et la barbarie, qui traverse l’œuvre de Lupano) est connu, il est basé ici sur une interversion pertinente des perspectives. Le théâtre de l’action se situant dans le contexte d’Al-Andalus (la zone géographique du Sud de l’Europe qui fut sous domination musulmane du VIIIe au XVe siècle), le lecteur est donc invité à s’identifier aux principaux protagonistes du récit, qui ne sont pas chrétiens mais musulmans. Tout en étant parias (un eunuque, une esclave et un voleur), ils sont issus d’une civilisation qui à l’époque était à son apogée culturel, scientifique et philosophique, tandis qu’outre-Pyrénées, les royaumes chrétiens étaient davantage préoccupés par leurs guerres intestines que par les bienfaits du savoir.

Nous allons donc suivre la fuite rocambolesque de ces trois personnages, Tarid l’eunuque bibliothécaire, Lubna, l’esclave copiste et Marwan, l’ancien élève de Tarid reconverti en voleur. Leur but : sauver le maximum de livres qu’ils chargeront sur une pauvre vieille mule, alors que les nouveaux maîtres du califat ont décidé de brûler la quasi-totalité des ouvrages de la bibliothèque de Cordoue. Avec travers cette fiction que l’on pourrait qualifier d’épopée donquichottesque, Lupano fait revivre une période de l’Histoire européenne passionnante, assez méconnue, quoi qu’on en dise, par le pékin lambda (Oui, Al-Andalus englobait aussi certaines régions du Sud de la France, notamment la baie de Saint-Tropez ! Oui l’Islam aussi a été « occidental » et a contribué au rayonnement des sciences et de la philosophie en terre d’Europe !). Renforcée par un remarquable souci de la vérité historique, la narration est enlevée comme Wilfrid Lupano sait le faire, en mettant en scène des personnages déclassés, héros modestes et attachants capables de réaliser de grandes choses avec leurs petits moyens.

De la même façon, le dessin de Léonard Chemineau rend très bien hommage à l’architecture de cette époque et aux paysages arides de l’Andalousie, très joliment évoqués dans les séquences contemplatives. C’est comme si on y était ! Les personnages sont quant à eux représentés de façon moins réaliste, souvent dans des attitudes énergiques, afin de mieux coller au côté burlesque du récit,

Par une alchimie savamment dosée, les auteurs ont ainsi su allier les scènes cocasses (la vision de cette mule croulant sous le fardeau d’une montagne de livres restera l’image forte de l’histoire) et les scènes plus graves, sans jamais s’appesantir par l’usage d’un pathos inutile. Au-delà de la fiction franco-belge, nous avons affaire ici à un véritable ouvrage historique qui impressionne par le respect de la chronologie des événements et l’exactitude des anecdotes.

Si « La Bibliomule de Cordoue », qui évoque « Le Sourire des marionnettes » de Jean Dytar, ou encore le volet n°4 des « Ogres-Dieux », « Première Née », de Hubert et Gatignol, est d’abord une célébration du savoir, des sciences et de la culture, elle nous rappelle que rien n’est jamais acquis par un récapitulatif en fin d’ouvrage. En effet, l’Histoire à travers les siècles est jalonnée d’attaques contre la connaissance, véritable menace pour les gouvernements autoritaires (et souvent réactionnaires) qui ne manquent jamais de s’en prendre aux bibliothèques dès lors qu’ils prennent le pouvoir, le dernier exemple en date étant à chercher du côté de l’Afghanistan. Cette BD s’avère également un fabuleux hommage à la civilisation islamique qui rayonna pendant des siècles à travers tout le bassin méditerranéen. N’en déplaise aux adorateurs de Charles Martel, du plus contemporain Eric Z. et autres adeptes de la théorie du « grand remplacement », l’Histoire n’est faite que d’échanges entre les peuples et les cultures, échanges qui ne provoquent jamais de pertes mais toujours des gains.

« La Bibliomule de Cordoue » s’impose donc comme un des coups de cœur de l’année 2021, non seulement parce que cet album touche à des thèmes d’actualité, mais aussi parce qu’en alliant avec brio divertissement et réflexion, il souligne l’importance de la transmission, qui en est « in fine » le thème central.