Un pays dans le ciel
de Aiat Fayez (Scénario), Charlotte Melly (Dessin)

critiqué par Shelton, le 7 octobre 2021
(Chalon-sur-Saône - 65 ans)


La note:  étoiles
Salutaire, citoyen, humain...
La bande dessinée s’empare depuis maintenant plusieurs années de tous les sujets, de façon quasi systématique, avec des constructions narratives diverses, des angles multiples allant du plus poétique au plus journalistique, en passant par l’historique, le technique, le politique… Aussi, quand on annonce une bande dessinée sur la question des demandeurs d’asile on s’attend à une bande dessinée militante ou journalistique et « Un pays dans le ciel » n’est pas si facile à classer dans ces boîtes… Mais, me direz-vous, faut-il réellement ranger les récits bédé dans une classification bien souvent artificielle ?

Donc, d’entrée, disons bien clairement qu’«Un pays dans le ciel» n’est ni un manifeste militant en faveur ou contre les demandeurs d’asile, ni une enquête journalistique sur l’accueil des migrants en France… En fait, c’est une œuvre littéraire et bédé ! Mais, pour comprendre tout cela, prenons le temps d’aller à la genèse de ce récit…

Aiat Fayez, le scénariste, est un dramaturge qui a obtenu l'autorisation de passer une semaine par mois pendant 10 mois en résidence à l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) de Fontenay. Certes, il a dû faire preuve de confidentialité mais il a construit des témoignages anonymisés qui rendent compte de ce que sont ces entretiens pour obtenir ou pas le statut de réfugié... Mais il ne nous offre pas un reportage journalistique et il ne faudrait surtout pas se tromper. De ce matériau humain, il fait une trame narrative particulière dans laquelle le lecteur (et la lectrice aussi, bien sûr) ne peut plus savoir ce qui est la vérité. Il en fait un drame qui a vocation à être décliné en bande dessinée (avec Charlotte Melly à l’adaptation et au dessin) mais aussi au théâtre, en roman…

Certains s’interrogeront sur la nécessité ou pas de quitter le témoignage ou le reportage pour la fiction… Je n’ai qu’un avis personnel mais je vous le livre comme je le ressens à la fin de la lecture de cet ouvrage. L’officier de l’Ofpra, face aux récits de vie des demandeurs d’asile, est systématiquement en difficultés. Ce que j’entends est-il la vérité ? D’ailleurs qu’est-ce que la vérité ? La vérité est-elle factuelle ou est-elle le ressenti des ces femmes et ces hommes qui ont tout quitté pour une autre vie ? Alors, pour rendre cela au lecteur, Aiat Fayez se met en scène, il devient un des personnages du récit, aussi ambigu que les autres… Nous dit-il la vérité ? N’est-il pas lui aussi d’origine étrangère ? Et la personne à qui il raconte ces entretiens, cette étudiante française qui vient le rencontrer à Vienne, est-elle aussi un personnage de fiction qui interprète ce qu’elle entend ? Au bout de quelques pages (attention il y en a quand même plus de 350), le lecteur est dans l’incertitude concernant ce qui est vrai, ce qui est véridique, ce qui est probable, ce qui est cérébral, ce qui est physique… Cet état, est celui de nombreux officiers en sortant des entretiens avec les demandeurs d’asile… Et, pourtant, ils doivent instruire les dossiers qui déclenchent des décisions qui orientent dans un sens ou un autre la vie des femmes et des hommes qui sont devant eux…

Car ce qui met parfois mal à l’aise le lecteur ce n’est pas tant l’ouvrage qu’il lit mais la situation inextricable dans laquelle sont les demandeurs d’asile et ceux qui doivent accorder ou pas cet asile… Là est bien le problème ! Le problème de notre pays, de notre démocratie, de nos dirigeants, de tous les citoyens…

Alors, oui, le lecteur est déstabilisé par autant de témoignages… Car il y a bien ceux qui nous révoltent, ceux qui nous semblent trop préparés pour être totalement véridiques, ceux qui nous émeuvent (et je rappelle que le lecteur a le droit de pleurer parfois), ceux qui énervent par le rôle trop dur de l’officier instructeur, ceux qui révoltent devant des crimes si violents et inhumains… Les décisions finales agacent, rassurent, désespèrent les citoyens que nous sommes… Car, malgré la fiction, tout cela est bien inspiré par l’observation régulière d’Aiat Fayez… Oui, tout cela est bien une tranche d’humanité du vingt-et-unième siècle !

La dessinatrice a choisi de raconter tout cela avec un graphisme en bichromie, avec un trait dont le rôle semble avant tout de transmettre des émotions et de nous laisser assez libre face à ce que chaque personnage ressent… Un peu comme si elle nous laissait la possibilité d’être tantôt un demandeur d’asile, tantôt un officier de l’Ofpra, tantôt Aiat lui-même ou l’étudiante venue à sa rencontre… Donc, ne nous cachons pas derrière les mots, cette lecture est éprouvante et on ne peut pas lire « Un pays dans le ciel » de façon anodine, l’air de rien, en buvant un verre frais au soleil (ça tombe bien, l’été est terminé).

En fait, j’ai le sentiment que cet ouvrage est tout simplement salutaire car il permet indiscutablement d’expliquer ce qu’est un demandeur d’asile et comment on traite en France ces personnes, comment leur dossier est instruit, la nature des réponses que l’on donne… La question est complexe, grave même, et cette lecture permet de sortir des clichés et des exagérations, des simplifications et des réactions égoïstes… Il faut faire lire cette très belle bande dessinée au plus grand nombre et si elle met mal à l’aise c’est tout simplement que cette situation générale des demandeurs d’asile est profondément inhumaine, qu’elle n’a pas de solution simpliste et qu’elle concerne tous les citoyens du pays et pas seulement quelques fonctionnaires et certaines associations…

Quant à la forme, c’est juste la confirmation qu’Aiat Fayez est un bon dramaturge et qu’il faudra compter à l’avenir sur la narration graphique de Charlotte Melly que l’on avait vue prendre forme dans la revue « Bien Monsieur » !

Un bel ouvrage à lire, faire lire et offrir (je refuse de discuter longtemps sur le terme à utiliser entre roman graphique ou bande dessinée) !