Maîtres et maisons de thé
de Werner Lambersy

critiqué par Fee carabine, le 12 août 2004
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Le thé et l'Absolu, l'amour et l'écriture
il n'y a pas de maison(s) de thé
les maîtres ne règnent sur rien
mais il est important qu'ils règnent
ils sont amour liberté jubilation
et jamais l'un sans l'autre ni la vie

Etrange entrée en matière pour ces "Maîtres et maisons de thé" que ces quelques mots, comme soudain surgis du silence, sans majuscule ni ponctuation, et qui semblent nier l'objet même de ce livre. "Ce que l'on croyait exister n'existe peut-être pas, et avant tout, le sens que l'on pourrait trop hâtivement, attribuer aux mots, pour surmonter notre angoisse de l'incompris" (ce sont les mots de Vincent Engel, dans sa lecture de "Maîtres et maisons de thé" reprise en fin de volume).

maison(s) de thé peut-être trois peut-être aucune qui
sont ne sont pas et les maîtres leur ressemblent la vie
l'amour le corps le texte et la rencontre toute naissance
double en nous dont les jumeaux s'ignoraient (...)
des projets qui se succèdent sans rien
d'acquis jamais accrochés pourtant par une volonté
qui renonce afin d'épouser mieux l'inévitable: aimer
et recevoir l'amour vivre et accepter la vie plus loin
près de l'étang des bois pourrissent vers la pierre qui vole-
ront à l'eau la transparence du diamant et le tranchant
patient des gouttes répétées

Werner Lambersy met bout à bout des fragments de phrases ou d'images, sans aucune ponctuation mais en jouant de l'espacement des mots sur la page... La maison de thé s'esquisse ainsi progressivement comme une métaphore de l'existence humaine, le lieu d'un parcours initiatique, d'une quête de sens, un cheminement à la recherche de Dieu - ou en tout cas d'une forme d'absolu, un cheminement vers soi-même et à la rencontre de l'autre dans la relation amoureuse et aussi à travers le mystère de l'écriture. "Maîtres et maisons de thé" s'articule en quatre parties:

- Le Portique :
"un portique pour marquer la part la position et la
répétition de passer comme au travers d'un jeu de cartes
trouées fléau tremblant de la balance trachée le plan
tranché du choix"

- L'Allée :
"une très lente marche dans l'ample vêtement où l'on
respire mieux plus libre et attentif à l'harmonie des
choses sur un chemin qui s'égare pour laisser s'instaurer
le passage perdu (la pureté nouvelle) pour frôler le vent
des cyprès pour jouir intensément du fugitif instant
rougeoyant de l'écureuil sur l'herbe brossée avec patience (...)
par le départ recommencé d'un point où l'on ignore être venu
l'espace par des routes non écrites immémoriales et trans-
mises sans conscience ni repères"

- L'Antichambre : le lieu du rêve de la rencontre et de sa préparation
"avant la chambre (entre tous les lieux le plus ouvert) atten-
dant de ce qui est la révélation d'attendre et d'être (...)
tu regarderas alors le détachement du maître qui n'est personne
ou selon le moment une voie particulière un sens un corps un
creux un être une approche ou l'éloignement vers autre
chose qui n'a pas encore de nom et pour laquelle le thé n'est
qu'un parfum qui se dissipe en purifiant la bouche afin de
rendre compte de l'absolu et de l'impossible"

-La Chambre : le lieu de la cérémonie du thé, de la recontre avec l'Absolu et avec l'autre, des épousailles des corps, et de celles de la plume, de l'encre et du papier:
"maître
il fallait bien
que je t'appelle ainsi

je ne savais pas donner
ni même appartenir

maintenant nous rions
quand il nous plaît
d'user des mots"

Un livre dont la lecture se fait cheminement et aventure, une aventure qui change de visage pour chaque lecteur car le magnifique texte de Werner Lambersy est avant tout un espace d'ouverture et de liberté.
J'en ai en fait beaucoup trop dit, mais lisez "Maîtres et maisons de thé", c'est une merveille...