Venise à double tour
de Jean-Paul Kauffmann

critiqué par Veneziano, le 4 mai 2019
(Paris - 43 ans)


La note:  étoiles
A la quête des églises fermées de Venise
L'auteur, fasciné par Venise comme beaucoup, souhaite en approfondir la connaissance en découvrant l'intérieur des églises fermées. Il utilise comme modèle Jacques Lacan qui frappait fortement à leurs portes pour se faire ouvrir, ce qui marchait parfois. Il utilise les conseils d'Alma, guide, approche le Patriarche et d'autres huiles du clergé local, gérant la quasi-totalité de ce patrimoine.
Il écope un certain nombre de refus ou de classements sans suite, du fait du coût des travaux nécessaires, bien plus onéreux qu'ailleurs, et de la volonté de conserver ces biens loin de l'afflux massif de touristes, ce qui ne fait que retarder la rénovation finissant inévitablement par devenir nécessaire. Il insiste sur ces échecs pour montrer la mauvaise foi en la matière, illustrant la contradiction des maîtres des lieux sentant leur pouvoir décisionnel et leur impuissance à agir. Or, comme il le souligne à plusieurs reprises, rien n'est véritablement fermé, ni ouvert. Sans forcément ruser, en insistant, il s'avère possible pour quelques instants de pénétrer ces endroits devenus interdits, pour contempler leur splendeur secrète, devenue aussi interdite que fanée.
Parmi ce florilège de paradoxes, deux appels sont ici exprimés, celui de rester curieux d'esprit en conservant sa faculté d'émerveillement, tout comme celui de prendre soin d'un patrimoine d'une valeur qui n'a d'égale que sa densité, alors que la ville entière est menacée. Emouvant et utile, en sus des rappels historiques et géographiques nécessaires à la compréhension du cheminement, ce livre m'est paru beau et invite à la réflexion, comme à l'assouvissement de sa curiosité intellectuelle.
Histoire d'une quête 9 étoiles

Tout n’a-t-il pas été écrit sur Venise ? Des écrivains, et pas des moindres, ont déjà arpenté cette ville pour ensuite livrer leurs impressions dans des ouvrages. Parmi eux, on notera particulièrement, parmi bien d’autres, Paul Morand (Venises – 1971) et, plus curieusement, Jean-Paul Sartre dans un de ses manuscrits laissés inachevés (La Reine Albemarle). Ces noms apparaissent sous la plume de Jean-Paul Kauffmann, surtout celui de Sartre, car de Morand, jugé décidément trop impassible, il s’est éloigné. D’autres noms surviennent également au fil du récit : celui d’Hugo Pratt, le célèbre créateur de Corto Maltese, qui était un passionné de Venise ou encore celui de Jacques Lacan, insatiable visiteur des églises de la Sérénissime dont il goûtait avec gourmandise l’apparat typiquement catholique ainsi que les nombreuses peintures (ne cessant « de les retourner pour leur donner un contenu nouveau et subversif », écrit Kauffmann).
Mais, encore une fois, venant après tant de visiteurs, que peut apporter d’innovant le livre de ce dernier ? En vérité, une fois qu’on l’a ouvert et qu’on a commencé à le lire, on ne se pose plus la question, tant Kauffmann, tout imprégné de son sujet et passionné par lui, parvient sans peine à nous entraîner, en quelque sorte, à sa suite. Son projet s’apparente d’ailleurs à celui qui motivait Lacan : non pas qu’il veuille, lui aussi, proposer des interprétations subversives des peintures à sujets religieux, mais, tout simplement, parce que, comme le célèbre psychanalyste, il s’est mis dans la tête d’entrer dans les églises de la ville dont les portes sont closes.
Or, des églises fermées, à Venise, il y en a à foison. Et Kauffmann comprend rapidement que réussir à y entrer n’est pas une entreprise des plus aisées. Il faut s’armer de patience, frapper aux bonnes portes, parlementer longuement, persévérer, compter aussi sur la chance, etc. Les églises fermées le sont pour des raisons diverses : « beaucoup (…) sont fermées à jamais, faute de prêtres et de fidèles. Certaines, menaçant ruine, soutenues par des étais, sont interdites pour des raisons de sécurité. Quelques-unes ont changé d’affectation. Elles sont transformées en musées, bureaux, entrepôts, appartements ou encore salles de spectacle », écrit-il.
Qu’à cela ne tienne ! Kauffmann, qui connut, en tant qu’otage au Liban, trois années d’enfermement (dont il est question, à quelques reprises, au fil de ces pages), n’a de cesse d’ouvrir les portes. Déterminé à entrer dans ces églises, à voir et à sentir (les odeurs, manifestement, ayant une grande importance pour lui), aidé, guidé par des personnes bienveillantes et assez nombreuses, il parvient à approcher divers responsables et à s’entretenir avec eux. Il s’agit, en particulier, de responsables d’Eglise, de monsignore et autres, avec qui il faut user de beaucoup de diplomatie.
Rassurons-nous, l’acharnement, mais aussi la patience, dont fait preuve le journaliste, portent leurs fruits. Kauffmann raconte de manière impressionnante les visites de quelques églises où il réussit à entrer (San Lorenzo, Santa Anna), églises abandonnées, quasi en ruine. Un monsignore lui a expliqué auparavant qu’étant donné les tarifs extravagants des restaurations de monuments à Venise, c’est par un choix délibéré que certaines églises ont été fermées et laissées à l’abandon. Au terme de son récit, Kauffmann se contente d’énumérer les noms d’autres églises où il a pu, en fin de compte, pénétrer. Car, l’intérêt du livre, ce n’est pas tant de nous parler de la réussite éventuelle du projet initial que de l’histoire même de la quête entreprise par l’auteur. « Depuis toujours, écrit Kauffmann, j’ai préféré le combat à la victoire ». Et, faisant référence aux aventures de Lancelot du Lac, il ajoute : « (…) la quête est préférable à la conquête ».
Et c’est vrai que, si cet ouvrage de Kauffmann s’avère passionnant pour le lecteur, c’est parce que la recherche entreprise par l’auteur lui fournit l’occasion de réflexions, voire de digressions, sur l’art et sur le catholicisme, y compris sur les rapports de l’écrivain lui-même avec la foi catholique inculquée depuis l’enfance. Ces pages, très belles, très pertinentes, expriment à merveille la complexité d’une emprise à la fois pesante et inspiratrice.
Si Jean-Paul Kauffmann excelle dans la description de sa quête vénitienne, c’est bien parce qu’il fait sentir autre chose que le plaisir (qui pourrait paraître masochiste) de pénétrer dans des églises plus ou moins en ruines. « Ces églises fermées, explique-t-il, portent très haut ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission du temps. Quelque chose qui se cache tout en se manifestant. La présence d’une absence. »

Luc Schweitzer, ss.cc.

Poet75 - Paris - 64 ans - 26 septembre 2020