Un jeune Normand de la fin du XIXème côtoie les pêcheurs de son village, jouxtant les fameuses falaises d'Etretat, notamment l'aiguille creuse, comme Claude Monet, peintre non encore connu qui scrute le panorama littoral et minéral. Cette coïncidence l'emporte dans la révolution picturale du tournant de deux siècles, la montée de l'impressionnisme qu'il suit de prêt, puis celle du cubisme, avec les aléas des deux guerres mondiales. Sa vie familiale, plutôt heureuse, est ballotée au gré de ces aléas.
Ce roman permet de situer l'impressionnisme dans son environnement, avec une verve fougueuse, rappelant les vents et marées des plages de Normandie et l'ébullition artistique qui s'effectue à Paris. Si le sujet reste assez grandement classique, il est traité de manière haletante. Il s'avère donc à recommander.
Veneziano - Paris - 47 ans - 20 février 2019 |
Charles Guillemet est né en 1847. Sa mère, Julie, qui menait une vie bohème, est morte d’une pneumonie alors qu’il n’avait que 3 ans. Elle lui manquera, mais lui manqueront surtout, des souvenirs ou des témoignages d’elle. Cela participera à sa mélancolie.
Quant à son père, Guy Aubert, homme marié qui ne l’a pas reconnu, il est parti faire fortune en Argentine avec sa famille.
C’est Armand Guillement, oncle attentionné qui prendra soin de lui.
Après quelques années sur un bateau à Honfleur, la fortune de ce dernier lui permettra de vivre de ses rentes en occupant l’une de ses maisons à côté d’ Etretat.
Dans ce village au décor grandiose, il découvrira Courbet, dont il admirera la force picturale.
Puis Monet, et ses premiers tableaux, pionniers de ce mouvement qui sera appelé l’impressionnisme.
C’est aussi à Etretat que Charles connaîtra des amours tumultueuses avec Mathilde, l’épouse de Gosselin son voisin, puis avec Anna, la belle-fille de Mathilde.
La vie de Charles servira de fil rouge à cette grandiose et impressionnante fresque historique.
Ce sera d’abord la découverte de l’impressionnisme ainsi que la lignée des peintres qui s’inscriront dans ce mouvement mais aussi la levée de boucliers des artistes plus académiques.
L’occasion de suivre les grands événements de la guerre de 1870, ainsi que des pages saisissantes sur la guerre 14-18, relatant la surprise d’un peuple persuadé que la guerre de 1870 était la dernière, que l’internationale des ouvriers rendrait impossible ce genre d’atrocités.
Ne sont pas oubliés l’affaire Dreyfus révélant des alliances et des réactions peu connues, rappelant la puissance de l’antisémitisme en France, ainsi que les progrès de la science, de la technologie, affolant et attirant les plus audacieux.
Sans oublier bien sûr le monde littéraire et ses grands hommes. Hugo, Zola...
"Hugo sombre dans un songe. Il adore le mot "songe", il est un peu fou. Tout tangue. Il adore le mot "tout". Hugo c’est tout, c’est fou, c’est la falaise des fous. Monet, Hugo, Courbet. On entend le craquement des failles. La falaise se met à déconner. Un bout de corniche s’éboule, on rattrape de justesse le Prophète."
Il est écrit en 4° de couverture "le livre d’une vie". ..."fresque vertigineuse, saga familiale et amoureuse, évocation puissante de la pulsion créatrice" ; oui, c’est exactement ça.
Mais une telle densité artistique, historique exige un effort de lecture.
La profusion de personnages célèbres (ou qui le deviendront), la qualité des recherches historiques, biographiques, m’ont obligée à fragmenter ma lecture .
"Oui, je l’affirme, aujourd’hui, en cet automne 1927. Belle et terrible est l’injustice de la vie ! Soyons justes : l’art des mortels est là. Les hypothétiques dieux immortels ne créent pas, rien ne manquent à leurs statues. La marque de l’homme moderne, c’est d’être debout, démis de Dieu, lucide, conscient de la mort, donc créateur dans le silence de l’infini dont il ne connaît pas le secret. Hugo divinisait l’infini, mais il le confondait souvent avec lui. C’est fini avec Rimbaud, Flaubert, Maupassant, Proust, Courbet, Monet, Manet, Mallarmé, Bonnard, Apollinaire, Picasso… L’art est leur unique transcendance."
Malgré cela, j’ai pris beaucoup de plaisir à me balader dans "mon pays", Etretat, Le Havre, Honfleur, tous ces lieux que je connais si bien et qui continuent à m’enchanter (même si Le Havre ne ressemble plus beaucoup aux lieux décrits !).
L’écriture de Patrick Grainville est véritablement visuelle, des descriptions d’une justesse et d’une poésie telles qu’on a l’impression d’avoir le paysage ou le tableau sous les yeux. (Je suis, cependant, allée souvent admirer les toiles décrites sur le net)
Le hasard faisant bien les choses, j’ai visité le Musée Marmottan alors même que je commençai ce "monument" donnant encore plus de réalité à Monet, Berthe Morisot…
Même si ce livre a été un peu difficile pour moi, c’est un véritable chef d’œuvre d’érudition, de connaissance et d’écriture.
Marvic - Normandie - 66 ans - 9 octobre 2018 |