Humains : La Roya est un fleuve
de Edmond Baudoin (Scénario et dessin), Troubs (Scénario et dessin)

critiqué par Shelton, le 3 mai 2018
(Chalon-sur-Saône - 68 ans)


La note:  étoiles
Attention, frères humains...
Oui, je sais bien que pour beaucoup de Français la question des migrants est une question simple : y a qu’à, il suffit de, on devrait, pourquoi ce manque de fermeté, c’est la faute de l’Europe… Et une fois que cela est dit, on a bonne conscience et on fait cuire son diner…

Je sais bien que c’est trop facile de critiquer ces positionnements simplistes avec des mots. Je sais bien que je ne vais rien changer avec ma chronique et que des milliers de migrants vont continuer à souffrir, être rejetés, exploités, parqués, refoulés et rejetés à la mer, renvoyés chez eux et, pour certains, la mort surviendra durant cette grande migration ou en rentrant chez eux… Et nous ne voulons pas le voir ! Et c’est là, la première force et richesse de l’ouvrage de Baudoin et Troubs, « Humains, la Roya est un fleuve » : ce livre montre et permet de voir ceux que l’on appelle les migrants. Ici, ils sont d’abord Bashar, Mohamed, Adam Sidik… Ce sont des humains, de simples humains qui entrent chez vous et se posent…

Ce livre n’est pas un livre d’intellectuels ou de politiques qui voudraient nous faire comprendre, nous convaincre, nous motiver, nous pousser à… Non, juste nous montrer les visages de ces êtres humains qui tentent d’échapper à la violence, à la dictature, à la guerre, à l’injustice, à la misère, au climat défavorable… Ces êtres humains ont souvent un rêve, une envie, une espérance… Retrouver le bonheur quelque part sur cette planète…

Les auteurs sont allés sur place, dans cette vallée dont on parle beaucoup depuis quelques années, celle de la Roya… Un petit fleuve côtier qui naît en France et va jusqu’à Vintimille… Un passage entre la France et l’Italie… Oui, ces migrants cherchent à poursuivre leur voyage, leur errance et, pour cela, doivent passer la frontière entre la France et l’Italie…

En arrivant dans cette vallée, les auteurs découvrent d’autres être humains… Ils se nomment Cédric, Isabelle, Alex, Enzo, Jacques… Ils n’ont pas tous les mêmes motivations, ni le même âge, ils viennent d’un peu partout et se comportent juste en humains… Ils aident des humains qui souffrent… Parfois c’est un repas chaud, dans d’autres cas c’est une escale de deux ou trois jours, ou une aide pour remplir des dossiers administratifs, enfin, c’est aussi un accueil définitif pour aider ceux qui viennent encore…

Les auteurs ne recherchent pas des arguments, ne cherchent pas à nous attendrir ou nous émouvoir, ils nous montrent des femmes et ces hommes qui se rencontrent dans cette vallée. Ils les dessinent pour que l’on ne les oublie pas, qu’ils survivent quoi qu’il arrive… Certains témoignent un peu, se racontent, évoquent… Dans tous les cas, ils sont bien là, ensemble… Fabienne, Alkmir, Chamberlain, Sandra, Pascal, Ludovic, Michel…

Cet album de bande dessinée est un récit pas une fiction, un témoignage pas de l’esthétique, une mémoire vivante pas un souvenir figé… Ceux qui aident ces migrants sont venus du monde entier, chacun donne ce qu’il peut, certains venus quelques jours n’arrivent pas à repartir et restent beaucoup plus longtemps…

Ce travail de Baudoin et Troubs est magnifiquement et profondément humain aussi. Pour faire parler les humains en errance, ils proposent un échange simple : quelques mots contre un dessin… Et cela fonctionne, certaines langues se délient, on mesure certaines souffrances, on perçoit les désirs les plus profonds, on a envie de tendre la main, nous aussi… Après tout, nous sommes humains aussi, non ?