Nègres blancs d'Amérique
de Pierre Vallières

critiqué par Dirlandaise, le 7 février 2018
(Québec - 67 ans)


La note:  étoiles
La quête utopique d'un homme
Emprisonné aux États-Unis en 1966, l’écrivain québécois Pierre Vallières décide d’employer ce temps d’incarcération pour écrire un essai sur la société québécoise et ses travailleurs qu’il qualifie de nègres blancs d’Amérique en raison des conditions pénibles dans lesquelles ils se débattent, exploités par une société capitaliste dirigée par une minorité bien nantis d’amasseurs de capital et de richesses toujours plus grandes en utilisant la force de travail des Québécois défavorisés.

Pierre Vallières connait bien le milieu ouvrier. Il a grandi dans le quartier du parc Frontenac où son père travaillait à l’usine Angus pour un salaire très bas lui permettant tout juste de faire vivre sa famille à peu près convenablement. Vallières souffre de sa condition familiale et rêve d’une société plus juste et égalitaire, un société dans laquelle tout le monde aura une chance de s’épanouir et non de vivre une vie d’abrutissement et de routine aliénante qui était alors le lot de la majorité des travailleurs de l’époque. À l’adolescence, sa révolte le consume et il entreprend une longue quête philosophique qui ne lui apportera pas les réponses aux questions qu’il se pose sur la valeur de l’existence humaine. Son évolution intellectuelle l’amène à se joindre à un mouvement révolutionnaire afin de renverser ce système capitaliste pourri responsable de l’abrutissement de sa famille : le Front de Libération du Québec (FLQ) responsable de l’enlèvement et de la mort du ministre du travail Pierre Laporte, période que l’on nomme La crise d’Octobre.

Le livre débute avec un résumé de l’histoire du Québec assez aride mais tout de même utile afin de bien comprendre la suite. Ensuite, Pierre Vallières raconte son enfance dans le quartier Frontenac et ensuite à Ville Jacques-Cartier, un des secteurs les plus défavorisés de la Rive-Sud. C’est cette partie que j’ai préférée. Ce récit est passionnant et bouleversant surtout pour ceux qui, comme moi, ont vécu à Longueuil et connaissent bien le secteur. L’auteur ensuite se perd dans un traité de philosophie plutôt ennuyeux et hermétique dont j’ai sauté je l’avoue un grand nombre de pages pour terminer avec une description de la société idéale constituant le but de son action politique et sociale, rêve assez naïf qui m’a fait sourire à plusieurs reprises.
Que reste-t-il aujourd’hui de ces beaux lendemains prédits par Vallières ? Bien peu de choses car la société capitaliste n’est pas près de s’éteindre malgré tous ses défauts. Le livre a été écrit en 1966 et il est intéressant de constater de quelle façon le Québec a évolué depuis.

Un document exceptionnel sur les conditions de vie des travailleurs de l’époque à mon avis mais pour le reste, je n’ai pas aimé ses rêves utopiques ne tenant pas compte de la nature humaine hélas si prompte à tuer dans l’œuf l’espoir des classes défavorisées souffrantes désirant accéder à une vie meilleure.
Vive le Québec libre ! 7 étoiles

D’octobre 1966 à février 1967, Pierre Vallières et Charles Gagnon se retrouvèrent dans une prison américaine pour avoir manifesté devant le siège des Nations-Unies à New York avant d’être extradés au Canada et de se voir infliger une peine de prison à perpétuité pour des écrits incitant à la violence et au terrorisme. Membres du Front de Libération du Québec, ils estimaient que les conditions de vie des Canadiens français avait tout à voir avec celle des esclaves noirs. C’est la raison pour laquelle ils se considéraient comme des « nègres blancs d’Amérique ». Leurs conditions de détention sont particulièrement sévères. Ils entament une grève de la faim qu’ils tiendront 29 jours. L’histoire réelle du Québec fut loin de suivre le cours d’un long fleuve tranquille. La France commença par y envoyer tous ses miséreux, ses traine-savates, ses filles perdues et y abandonner ses soldats démobilisés. Elle accorda des concessions sur des terres ingrates voire quasiment inexploitables. Le résultat en fut une misère généralisée. Après la conquête anglaise, ce fut encore pire pour les Québécois largement exploités, déportés en Louisiane pour certains ou obligés d’émigrer aux Etats-Unis ou dans des provinces un peu moins pauvres du Canada pour ne pas mourir de faim. Le capitalisme prédateur américain prit le relais dans l’exploitation de cette perpétuelle colonie (bois, charbon, minerais…) sans aucun profit pour la population…
« Nègres blancs d’Amérique » est un essai-manifeste écrit en détention qui aborde toutes sortes de sujets. Une grande partie aborde dans le détail l’histoire sociale du Québec. C’est la plus intéressante, car la plus intemporelle. Une autre consiste en un témoignage émouvant sur la vie du jeune Pierre Vallières, jeune prolétaire idéaliste, éperdu de justice qui commence sa vie dans un appartement misérable d’un quartier pauvre de Montréal avant que sa famille n’aille s’installer de l’autre côté du Saint Laurent dans une cabane digne d’un bidonville, sans eau courante, sans égout, sans commodités, le long de rues en terre battue. Une autre assez importante est consacrée aux questions philosophiques et politiques. C’est de loin la moins intéressante, même si le lecteur partage nombre d’indignations et de révoltes de l’auteur. L’ennui, c’est que le style un peu lourd et rébarbatif n’aide pas le message à passer. Pourquoi donc lire un ouvrage militant publié en 1974 ? Ne serait-ce que pour faire le point avec un demi-siècle de recul. La cause du peuple a-t-elle progressé ? L’oligarchie a-t-elle cédé le moindre pouce de terrain ? Ne se serait-elle pas encore renforcée ? La soif de justice et de liberté des peuples a-t-elle été étanchée ?

CC.RIDER - - 64 ans - 4 août 2022