Ludo
de Conrad Detrez

critiqué par Pucksimberg, le 29 mai 2023
(Toulon - 44 ans)


La note:  étoiles
Une enfance hallucinée
"Ludo" est le premier livre de "l'autobiographie hallucinée" de Conrad Detrez. Il y a raconte une très courte période de son enfance, intense et éclairante. Il y évoque les inondations de 1940 qui ont recouvert les prairies de la vallée de Geer tout en les superposant aux bombardements de la seconde guerre mondiale en 1944. Quand on lit ce roman, ces épisodes se déroulent en même temps en passant par le prisme de la vie d'une famille, celle du narrateur avec une mère envahissante et autoritaire et un père plus effacé. Mais c'est aussi son amitié avec Ludo qui traverse ce roman. La mère du narrateur ne souhaite pas que ce dernier côtoie de trop Ludo avec lequel il a des jeux innocents et ambigus comme beaucoup de garçons à cet âge. Sans doute cette proximité est vue comme les prémices de son homosexualité.

Cette autobiographie hallucinée repose sur une écriture qui rompt la narration classique. Longtemps ce texte a été refusé par les plus célèbres éditeurs. On lui a même reproché de n'être pas un roman. A la façon des poètes ou des romanciers qui transfigurent le réel comme Rimbaud ou Mircea Cartarescu, Conrad Detrez propose une lecture de l'enfance d'une force incroyable grâce à une modification poétique du réel. L'eau est le fil conducteur de cet ouvrage. Il y a une crue, il pleut énormément, mais il pleut aussi des bombes. La violence est retranscrite par des effondrements, par des espaces qui se fendent en deux, par des oiseaux qui s'écrasent aussi, et puis il y a cette boue qui envahit les maisons, qui empêche de se déplacer convenablement, qui semble même jaillir des corps des individus. Cette eau qui a envahi ce cadre spatial peut donner l'impression que ce narrateur sous l'emprise maternelle semble encore dans son ventre même. L'écriture est poétique et certaines scènes le sont aussi dans la façon dont elles sont narrées par Conrad Detrez.

Cette mère lui interdit de voir Ludo, sans doute pressent-elle une attirance qui va au-delà de l'amitié. Elle est une véritable virago, autoritaire, violente parfois. Elle décide de tout ce qui doit se dérouler à la maison, mais n'hésite pas à se mettre en danger pour protéger les siens. En même temps, elle aime ce fils auquel elle demande souvent de lui promettre qu'il restera toujours avec elle. Cet amour étouffant n'est pas garant de bonheur car il empêche le narrateur de vivre pleinement.

Tout ce roman est décrit de façon hallucinée avec poésie. Les éléments semblent se déchaîner comme dans les mythes antiques. Le cadre spatial est en perpétuel mouvement à cause de la pluie et des bombardements, comme un espace qui ne cesserait de muter ou de se dégrader. Les personnages semblent sans cesse essayer de survivre face aux intempéries, face à la guerre, mais aussi pour affirmer leurs envies comme ce narrateur qui ne peut pas passer le temps souhaité avec Ludo.

Ce roman sur une partie de l'enfance est poétique, quasi fantastique parfois et assez captivante.