Le roman de Francesca Melandri, "Eva dort", est un roman qu'on peut qualifier d'historique. Car il parcourt toute l’histoire du XXème siècle à partir du moment où les traités de 1919 ont attribué à l’Italie le Tyrol du sud, devenu Haut Adige, enlevé à l’Autriche qui a perdu la guerre.
Mais la population qui y vit est germanophone et n’entend pas s’intégrer ni subir une assimilation forcée. Ce rattachement arbitraire, la colonisation brutale sous Mussolini, l’exil de certains et la résistance des autres habitants, leur attachement à leur langue, leur culture et leurs traditions, vont entraîner après la guerre des formes violentes : attentats et terrorisme, avant d’arriver tardivement à un compromis avec le gouvernement italien, octroyant une large autonomie à la région. Telle est la toile de fond du roman qui raconte l’histoire de deux femmes, Gerda, fille-mère qui doit se battre pour mériter la considération, et sa fille, Eva, jeune femme émancipée et libre. C’est à la fois un itinéraire géographique (Eva entreprend un long voyage du Haut Adige jusqu’en Sicile pour aller assister aux derniers moments de Vito, un ancien carabinier qui fut le grand amour de sa mère et qui lui a servi de père pendant quelques années de son enfance) qui alterne avec les souvenirs qui remontent pendant le temps du voyage, une sorte de narration chronologique qui évoque l'histoire de la mère, de son entourage, du grand-père, du frère, des autres habitants du village et de la vallée. Les uns s’accommodent du joug italien. D’autres se révoltent. C’est donc un double voyage qui nous est raconté, le voyage actuel d’Eva et le voyage dans le passé. La complexité des situations et de l’évolution de la région du pays est très bien rendue, les rapports sociaux sont impressionnants de justesse (riches/pauvres, relations difficiles entre les "colons" italiens, la police, l'armée et les autochtones, difficulté d’être fille-mère dans les années 50, difficulté de vivre son homosexualité pour certains, dont l’ami d’enfance d’Eva) et en filigrane, la délicate problématique des minorités linguistiques écrasées par le poids d'une république qui se veut une et indivisible (tiens, comme la nôtre !).
L’auteur, qui connaît bien la région, utilise de nombreux mots du dialecte local dans les domaines quotidiens : se saluer, le vêtement, la cuisine, etc. C’est un excellent roman dans la lignée de "Un petit monde d'autrefois" de Fogazzaro ou de "La storia" d’Elsa Morante.
A noter que je l'ai lu en Italie, ce qui ne gâche rien !
Cyclo - Bordeaux - 79 ans - 19 février 2019 |