Les yeux des autres
de Michèle Péloquin

critiqué par Libris québécis, le 23 décembre 2014
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
Des miettes d'amour
Les chroniqueurs littéraires se sont transformés en thuriféraires pour accueillir Les Yeux des autres, un recueil de trente-deux nouvelles. Cette œuvre révèle pour Réginald Martel de La Presse « un écrivain extraordinaire ». Suzanne Giguère du Devoir y voit une « perfection » et Stanley Péan du Libraire, « une entrée fracassante et inoubliable en nos lettres »

Certes, les amateurs de nouvelles en apprécieront la facture classique. Les chutes sont bien amenées, mais pas nécessairement retentissantes. Les amorces sont simples. Elles s'identifient aux événements du quotidien : un anniversaire, un dîner d'amis, une nuit à l'auberge, un décès, une rupture, un abus sexuel, etc. Au lieu d'opter pour des dilemmes inextricables qui s'inscrivent dans la marginalité, l'auteure a plutôt privilégié des situations répandues à travers l'Occident. Le recueil présente aussi une grande uniformité. Michèle Péloquin a prévu un fil d'Ariane dans son labyrinthe, permettant de parcourir ce recueil comme un roman.

Parfois, on fait face à la mort, celle de la mère en particulier, survenue au moment le plus imprévisible, soit celui d'un repas familial, agrémenté de musique jouée à la guitare par le grand frère. Le plus souvent, l'auteure se penche sur des relations humaines difficiles qui ont débouché sur des séparations ou qui ne se sont pas concrétisées par une vie de couple. Les « je t'aime » des narratrices n'attirent pas de réciprocité. La frayeur d'aimer semble « le mal du nouveau millénaire », qui atteint particulièrement le mâle. Les déceptions amoureuses n'engendrent ni névrose comme chez Maxime-Olivier Moutier ni fuite comme chez Guillaume Vigneault. La résignation caractérise l’attitude des personnages. Tous et toutes ont compris que la tiédeur est le lot le plus souvent partagé entre les humains. « Des miettes d'amour, dira une narratrice, valent mieux que pas d'amour du tout. »

Les blessures ne parviennent pas à déséquilibrer les protagonistes même si, dès l'enfance, le grand-père de l'une d'elles a glissé la main dans sa culotte. Cette sagesse n'en cache pas moins la douleur de ne pas pouvoir s'évaluer dans les yeux des autres. Malgré tout, c'est une œuvre qui fait confiance en la vie. Les héroïnes se défendent sans faire de vagues. Elles vivent leurs drames dans une atmosphère feutrée qui rend plus éloquentes la souffrance morale et la solitude dont elles sont victimes.

L'écriture convient à cette œuvre de la mesure. Les envolées lyriques laissent la place à une simplicité compatible avec la poésie. Bref, c'est une œuvre harmonieuse qui mérite, certes, des coups d'encensoir, mais pas aussi énergiques que ceux des chroniqueurs de métier.