Le chemin des pierres
de Ljubica Milicevic

critiqué par Libris québécis, le 29 octobre 2003
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
Les Dommages collatéraux
Ljubica Milicevic est née dans l'ex-Yougoslavie. Immigrée au Québec, elle a fait publier deux oeuvres. écrites directement en français. Son dernier roman rappelle son passé et ses liens avec ceux qu'elle a aimés. Malheureusement son retour au pays natal coïncide avec l'éclatement de la guerre. Le respect des autres a cédé la place à «l'orage des hommes», qui a tout détruit sur son passage.
Mala, l'héroïne, est donc l'alter ego de l'auteure. A l'occasion de la mort de sa mère, les autorités serbes ne lui accordent qu'un visa de cinq jours, à elle, une femme de la terra nostra. Elle compte quand même sur sa visite éclair pour renouer avec un père qu'elle admire et un ami d'enfance devenu peintre. Dans ce premier dyptique, on résume ce que fut l'enfance et l'adolescence de Mala. On s'attarde surtout à ce qui a uni l'héroïne à ce garçon, dont le talent d'artiste s'est manifesté très tôt. Ce roman n'est pas un alléluia. L'auteure entonne dès le départ un air funèbre dans la tonalité du decrescendo sans pour autant chercher à éveiller l'apitoiement du lecteur.
Quel contraste à son retour dans sa patrie malgré la grisaille qui planait déjà avant son départ! Si Ljubica Milicevic avait été peintre, elle aurait employé le fusain, en appuyant fortement pour le deuxième dyptique. L'héroïne verra donc un père amaigri et habillé en lambeaux et apprendra que son ami d'enfance est en fuite à cause de la stupidité d'un régime soupçonneux, plus apte à susciter la haine ethnique qu'à sauvegarder la richesse culturelle d'un pays composé de musulmans, d'orthodoxes et de catholiques. Naguère, les minarets et les clochers faisaient bon ménage, la ville de Sarajevo étant considérée comme la Jérusalem des Balkans. Inspirés par une nouvelle raison d'état, les dirigeants veulent raffermir leur pouvoir. La confusion en transforme plusieurs en «snipers», des tireurs fous qui font feu sur tout ce qui se présente dans leur mire. .chapper aux balles devient ainsi le nouveau sport pratiqué à Sarajevo, et le terrain du stade, le cimetière, non pas des dieux, mais des victimes de l'enfer guerrier.
C'est la tragédie de Sophocle servie à la moderne. Et encore une fois, les Antigones, qui réclament un peu de sagesse, ne rencontrent que de sourds interlocuteurs. On fuit de toutes parts, y compris l'ami Valentin et sa famille. Ils empruntent le Chemin des pierres, la route qui mène au pays des ancêtres paternels, des Bogomiles, qui sont à l'origine des Cathares. Mais on n'échappe pas facilement à un destin funestre quand la folie devient la règle de conduite. Comme l'héroïne grecque, il ne reste plus qu'à inhumer les siens à ses risques et périls
En fait, l'auteure raconte la vie de ceux qui subissent les «dommages collatéraux». Quelle expression saugrenues! Et le plus grand dommage, c'est de tuer l'amour au sens large. Si la division assure le pouvoir, elle détruit par contre les relations humaines. Ainsi la récente guerre des Balkans est venue mettre un terme aux rapprochements possibles. Et, en ce qui concerne cette oeuvre, ceux de l'héroïne avec les êtres aimés. C'est un magnifique roman. En 118 pages, l'auteure fait le tour de la question avec une plume très concise, mais aussi très poétique. Elle entremêle même, avec une grande habileté, des notes historiques et culturels pour nous offrir finalement un hymne à la tolérance.