Charité
de Frédéric-Yves Jeannet

critiqué par Kinbote, le 9 octobre 2003
(Jumet - 65 ans)


La note:  étoiles
Le livre nécessaire
Pas facile de vivre avec le souvenir d’un père suicidé quand on avait 8 ans et qu'on se sent en proie à des accès furieux de mélancolie. Jeannet ne supporte, il semble, qu'une activité : écrire, et il le fait depuis 20 ans, au gré des pays qu’il visite, dans un exil permanent et impossible de la Ville Noire où a eu lieu le drame et où a continué à vivre la mère. Une ville qu'il a quittée lors d'une fugue assimilable à celle de Rimbaud, un de ses auteurs fétiches.
Charité est le livre de la mère comme Cyclone, le roman précédent, était celui du père. Mais les deux figures parentales se rejoignent, et on ne sait après lecture du livre si Jeannet a réglé ou non son problème. Comme il l'écrit, on aura traversé le centre de livre sans s'en apercevoir. Tout n'est pas dit, donc résolu. On comprend qu’il a tenu à fixer des balises, que le seul territoire où il peut vivre est un livre.
La construction de celui-ci est unique même si elle doit beaucoup à des romanciers qu’il cite volontiers : Butor, Sarraute, Ernaux, Cixous... Il mêle dans une singulière avancée divers brouillons de ses écrits dont les dates se téléscopent à la façon des espaces à partir dequels ils sont été écrits (ce livre a failli s’appeler Brouillons d'océan), mais aussi beaucoup d'autres écrits: un album virtuel de photos qu’il adresse à Serge Delaive, un article sur le peintre abstrait américain Motherwell, des renseignements sur un compositeur du XVI ème siècle, Antoine Brumel, qui a vécu comme lui dans le Ville Noire, des extraits du livret du Messie d'Haîndel et du Stabat Mater de Vivaldi... Sur une même page, on glisse ainsi sur trois à quatre fragments issus de diverses sources.
Mais le livre n’est pas un livre de ressentiment, et s'intitule à juste titre Charité , une sorte de pardon pour se réconcilier avec sa mère toujours vivante et ouvrir à ses deux fils une voie meilleure que celle que lui a laissée son père.
« Il ne faut écrire que dans l'absolue nécessité, pour transformer la langue, c’est-à-dire écrire dans la langue, avec sa langue mais aussi contre elle, écrire contre la langue. (...) Il faut écrire humblement. Il y faut aussi de l'orgueil. Ne jamais se laisser aller dans l’engrenage d’écrire par inertie ; on en viendrait vite à écrire hygiéniquement sur tout et sur rien. »