L'homme en morceaux
de André Ducharme

critiqué par Libris québécis, le 28 septembre 2003
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
La Peine d'amour au masculin
L'homme ne pleure pas. C'est bien connu. L'hommes invulnérable détient pourtant le monopole du suicide chez les jeunes mâles au Québec. Quand la tragédie ne conclut pas leur vie, c'est la griserie dans l'alcool ou la fuite cachée dans des activités «extrêmes». L'Homme en morceaux du journaliste André Ducharme vient démentir cet aphorisme. Les hommes sont également reconnus pour fuir l'engagement amoureux. Ce sont des Cupidons qui lancent des flèches pour accumuler les conquêtes. Ce cliché résistant est aussi contredit par Marie-Hélène au mois de mars de Maxime-Olivier Moutier et par Le Mépris d'Alberto Moravia.
La peine d'amour consume autant l'homme délaissé que sa partenaire. Dans le roman autobiographique de Moutier, l'âme meurtrie de l'auteur sombre dans les abysses du déséquilibre, où le rejoint Gaétan, le héros d'André Ducharme. On commence à se pencher sur les «rejects». Leurs souffrances sont autant plus douloureuses qu'ils se sentent coupables de ce qui leur arrive. À l'instar des schizophrènes, ils s'inventent des personnalités comme Gaétan, qui se rebaptise sous le nom de Rimbaud Ringuet pour suppléer à son manque de charisme.
C'est un comble que d'être un homme drabe (beige) dans une société adoratrice du glamour. La descente aux enfers attend Rimbaud, éconduit par Riva, une Rambo des affaires. Les antagonistes se cherchent pour mieux se repousser. Le héros ne l'entend pas ainsi. «La vengeance est le dessert des faibles.» Il voit déjà son héroïne dépecée pour répondre à son statut «d'homme en morceaux». En miettes, aurait-il fallu écrire. Malgré l'aveuglement qui l'afflige, Gaétan tente de reconstituer le passé, responsable de son état «d'assisté affectif». On pénètre son univers familial, où émerge un père, champion au bras de fer. Un complexe d'Oedipe se résorbe difficilement quand il faut se coltiner avec des muscles d'acier. Reste une mère inconsciente des désarrrois de l'être humain. «On ne se suicide pas quand on a des cheveux», dira-t-elle à son fils pour le réconforter. Heureusement, un cul-de-jatte et une bohémienne lui indiqueront le chemin à suivre pour se sortir des déterminismes familiaux. Grâce à eux, il connaîtra une rédemption qui fera de lui un «homme achevé». Nul oiseau
ne vole avec des béquilles sous les ailes. Il retrouve donc les siennes pour faire découler la qualité de ses intromissions, d'une personnalité qui transcende le décalque de la trompe d'éléphant qu'arborent ses bobettes (slips).
C'est un petit roman qui creuse la peine d'amour au masculin. C'est réussi et complet malgré les 140 pages, petit format. L'auteur a renouvelé le genre par l'originalité de la facture. Il emmêle le temps qui oscille entre l'enfance et la vie adulte du héros sans que ce manque de linéarité nous désoriente. En prime, l'histoire se présente avec une écriture souriante et inventive. Jamais mots n'ont été réunis dans les expressions que l'auteur nous sert. Sans compter la richesse du vocabulaire érotique de même que les connaissances reliées au sujet comme le syndrome de Klinefelter. Par contre, il peut être ennuyeux de voir un héros aussi prompt à faire la vidange de ses glandes lacrymales. Il n'était pas nécessaire d'insister autant sur le fait qu'il pleure parfois d'une langueur monotone dans le coeur de l'homme, qui peut s'envoler comme une feuille morte, comme l'a déjà écrit Verlaine.