La famille Grenouille
de Jean-Guy Noël

critiqué par Libris québécis, le 22 juillet 2003
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
La Famille québécoise francophone des années 50
Les années 50 sont à la mode au Québec. Les auteurs nés à la décennie précédente s'en souviennent avec nostalgie. C'était l'époque des longues voitures, même celles du bas de gamme, des mobiliers chromés, des crinoline, des souliers au bout effilé, d'Elvis Presley... Et le nec plus ultra des Québécois, c'étaient des vacances dans les stations balnéaires du Maine, en particulier à Old Orchard, petite ville affreuse et sans vergers, mais qui offre une magnifique plage sablonneuse au bord d'un Atlantique aux eaux glaciales.
La famille Grenouille (lire québécoise francophone) s'amène donc aux .tats-Unis. Elle quitte Montréal avec à leur tête un père qui a décidé de faire la fête, une mère qui a décidé de se taper une dépression et des enfants qui espèrent que leurs parents s'aiment encore. Les suit un «mononcle», chef de police, aussi mal dégrossi que son frère. Quand deux adultes en mal de maturité décident de faire les fanfarons, il n'y a rien pour les arrêter. À fond de train, on se rend à la mer, gyrophare allumé et sirène répercutant son cri strident dans la campagne américaine. De quoi apeurer les paisibles puritains de la Nouvelle-Angleterre. On reconnaît certains Québécois pour qui le plaisir est synonyme de débordement. Ce n'est pas l'univers de Pierre Daninos dans Un certain Monsieur Blot.
Le roman est représentatif des valeurs de l'époque. On sent encore l'importance de la famille au sein de la société québécoise. «Une famille unie et qui prie» disait le cardinal Léger, archevêque de Montréal au cours des décennies 50 et 60. Ce que les enfants craignent par-dessus tout, c'est l'éclatement familial. Le voyage vers les plages du Maine leur fournit l'occasion de vérifier la solidité du couple qui leur a donné la vie. Ils ne se soucient pas trop de leur père qui est resté un enfant. Ce qui les inquiète, c'est l'état neurasthénique de leur mère, occasionné par la mort de son frère il y a 20 ans. Comme dit le père pour les réconforter, il ne faut pas s'en faire : «C'est génétique.» N'empêche que l'aîné, le narrateur du récit, se fait du souci pour sa mère, qui s'enferme dans une chambre, le temps du séjour à Old Orchard. Entre-temps, il réussit à se rendre à son chevet pour la soutenir afin qu'elle retrouve un peu le goût de vivre, ce qui manquera pas de se produire le jour du retour.
Cette belle complicité qui en résulte n'est pas sans influencer l'avenir de cet adolescent. La mère, plus portée vers les interrogations métaphysiques, communiquera à son fils ce penchant, qui fera de lui un écrivain. L'originalité du roman vient justement de cette filiation. L'auteur en profite pour raconter le destin de cet aîné en des chapitres qui alternent avec les péripéties des vacances familiales. On a la genèse et la suite du monde. Ce n'est qu'au fil des pages que l'on découvre que la structure bipartite n'est qu'apparente. «a évite le roman, souvent beaucoup moins réussi, qui s'inscrit comme un prolongement au précédent qui a connu du succès.
L'écriture n'est pas en reste avec cette histoire qui évite de façon brillante les pièges de la linéarité. C'est vivant et humoristique. Le récit du voyage a quelque chose de primaire qui peut en décoiffer quelques-uns tellement la caricature est poussée aux limite de la vraisemblance. N'empêche que c'est un joyeux moment de lecture en même temps qu'une belle réflexion sur l'origine du caractère. Après la lecture de ce roman, on ne pourra plus dire de son enfant : « D'où sort-il celui-là? »