Un récit court et dense comme je les aime. Une aventure, un fragment de vie, l'âme d'un écrivain-voyageur que Alberto Manguel explore avec sensibilité mais aussi une certaine touche de perversité quand il s'agit de mettre à jour nos tourments et désirs inassouvis.
Robert Louis Stevenson s'est retiré aux Samoa avec son épouse Fanny. Il est gravement malade, sa vie ne tient qu'à un fil. Envoûté par la torpeur locale et le climat humide, il ne réalise que trop tard à quel point la légende et la rumeur peuvent être puissantes et faire du tort. Parce qu'il est blanc, fils d'un régime colonial, aisé et habile conteur d'histoires, il sera accusé de quelques crimes commis sur son île, en ce compris un meurtre.
Alberto Manguel revisite les derniers jours de Stevenson. Il regarde froidement l'homme malade, nous présente l'écrivain sous un jour guère flatteur (le mythe de l'aventurier conquérant et victorieux n'apparaît nulle part) et profite de quelques faits divers pour nous parler de l'âme et du pouvoir du désir, ce désir qui, comme dit le missionnaire Baker à Stevenson "est plus fort que vous ne le supposez et, une fois provoqué, il peut accomplir des merveilles." (page 75 édition Babel mars 2005)
On sent Stevenson dépassé par les événements, affaibli par une maladie qui ne le lâchera plus et on regarde tout cela d'un oeil extérieur, non pas impuissant mais distant, un regard observateur teinté d'une certaine compassion. C'est que Manguel, une fois de plus, arrive à prendre le recul nécessaire pour aborder son sujet tout en nous y plongeant la tête la première afin que nous en soyons complètement imprégnés. Il n'y a pas à dire, il est bigrement doué pour faire cela!
Sahkti - Genève - 50 ans - 19 avril 2005 |