La marche en forêt
de Catherine Leroux

critiqué par Libris québécis, le 17 août 2013
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
Esprit de famille
« Famille, je vous hais », a écrit André Gide dans Les Nourritures terrestres. C’est l’ennemi dont il faut se méfier, renchérit David Homel dans L'Évangile selon Sabbitha, car elle enseigne la honte de soi. Celle à laquelle s’intéresse Catherine Leroux ne joue pas le rôle oppressif stigmatisé par ces auteurs. Il s’agit d’une famille délestée de son pouvoir castrateur et de ses rites fastidieux. Une famille à laquelle il est bon d’appartenir pour se donner des repères. Une filiation en somme qui assure les assises de tous et chacun.

La région de Lanaudière semble être le port d’attache de tout ce microcosme, qui se fait soigner à Joliette. Sous forme de chroniques, l’auteure s’arrête un court instant à un vécu qui s’étale sur plusieurs générations. Comme dans toute famille, l’échantillonnage de ses membres est assez varié. Ainsi se côtoient l’artiste peintre, l’homosexuel, le garagiste, le violeur et la fille enceinte d’un autiste. À la remorque du bon comme du moins bon, cette famille tente de se donner une cohérence pour vivre en paix à tout jamais. Et la seule façon de vivre longtemps, c’est de vieillir. Qui dit vieillir, dit aussi sénilité. À quoi bon le cacher ? Tout y passe. C’est un portrait exhaustif, trop même, de la famille québécoise, dont les racines remontent à une ancêtre amérindienne, qui sert de fil conducteur pour illustrer en filigrane le caractère de gens fiers de leur ADN.

C’est ambitieux comme premier projet littéraire, mais l’auteur a su relever le défi avec une plume dépouillée qui illustre, comme la page couverture, comment chacun est un phare dans le cheminement d’autrui vers sa source, en l’occurrence celle d’une Alma vers laquelle se tourne le clan pour que ne soit pas vaine la longue marche en forêt de leur aïeule, qui est revenue chez les siens après avoir participé à la guerre de sécession.
Portraits de femmes en famille. 9 étoiles

Premier roman d'une québecoise (Catherine Leroux), voici La marche en forêt.
Ça démarre de façon plutôt déconcertante, déroutante, voire dérangeante : l'auteure nous balade d'un personnage à l'autre, quelques paragraphes sur l'un, et sans transition on change d'époque, de lieu, de gens et voici quelques pages sur une tel ou telle autre. Toutes et tous semblent rattachés par des liens familiaux : oncles, cousines, enfants et grands-parents, pièces rapportées, ...
Un petit arbre généalogique figure en début d'ouvrage que les plus timorés prendront soin d'imprimer comme point de repère dans la forêt généalogique de la famille Brûlé (un grigri superstitieux bien vain, un fil d'ariane talismanique très ténu, puisque tout le monde ne figure pas sur le schéma faussement rassurant !).
D'une page à l'autre, sans même changer de chapitre, sans indication d'époque et encore moins de génération, Catherine Leroux nous fait sauter trois ou quatre générations de haut en bas de l'arbre, nous fait passer trois ou quatre cousinages de droite à gauche dans les branches. Déconcertant.
Mais on s'accroche car on sent bien que la prose de Catherine Leroux est digne d'intérêt.
Et puis peu à peu, au fil des pages, on laisse tomber l'organigramme des Brûlés, on retrouve de loin en loin les mêmes figures qui deviennent plus familières, on se laisse bercer par le rythme erratique de cette saga familiale pas comme les autres, ...
Grâce à cette discontinuité, Catherine Leroux s'est affranchie et libérée de toute structure linéaire du récit, de toute intrigue, de tout 'sens' : elle peut alors ciseler chacune des petites scènes comme un bijou précieux, avec art, précision et poésie, une pièce unique insérée avec goût dans le collier foutraque de la famille Brûlé.
Et puis on comprend peu à peu ce que l'auteure nous propose : nous sommes avec elle au grenier, on pioche dans le carton des vieilles photos jaunies et mal rangées, on feuillette d'anciennes lettres cornées et mal triées.
Le mariage de l'une, la maladie de l'autre, la rancune des uns, les jalousies d'une autre, le bonheur des uns, le malheur d'un autre, les naissances et les morts.
Comme dans toutes les familles (et celle-ci est nombreuse, colonisation oblige) il y a des anges et des perles. Des niaiseux, des épais et des fatigants aussi. Pire encore.
Des secrets de polichinelle, des secrets qu'on va découvrir au fil des pages, des secrets dont on ne saura rien.
Et puis bien sûr, dès les premières pages on a été accroché et intrigué par la 'figure' ancestrale d'Alma. L'indienne, la chasseresse qui, chaque hiver, abandonne ses marmots et quitte son mari pour marcher dans la forêt et courser le gibier dans la neige, c'est plus fort qu'elle. Une maîtresse femme, c'est rien de le dire.
Plus tard, elle se fera poseuse de dynamite le long des rails du futur chemin de fer, au fil des routes de l'ouest. Ce n'est pas tout à fait Calamity Jane mais on l'appelle The Blowout Kid et elle n'est pas du genre à hésiter à embrocher le premier qui la serre d'un peu trop près.
Ses aventures du siècle avant-dernier, jusqu'à la Guerre de Sécession, ponctuent le récit et comme son nom ne figure pas sur l'arbre généalogique, on a hâte de découvrir ce qui peut bien rattacher aux autres Brûlés ce personnage mythique haut en couleurs !
Il faudra attendre les toutes dernières pages et la fin du roman (une fin mémorable) pour raccrocher ce dernier fil lumineux à la pelote tissée par Catherine Leroux.

BMR & MAM - Paris - 64 ans - 3 juin 2014