Des provisions de bonheur
de Dominique Costermans

critiqué par Persée, le 26 février 2003
(La Louvière - 73 ans)


La note:  étoiles
Maintes fois tu pris ton bagage
Lire une nouvelle de Dominique Costermans, c'est - malgré soi, n'est pas Zorro qui veut - sauter du premier étage sur un cheval au galop. Et foncer dans la jungle des villes où les êtres se cherchent sans se trouver, se séparent quand ils se sont trouvés, se perdent, imaginent leurs retrouvailles, composent avec leur solitude une partition douce-amère. Ils défilent, ces humains, comme ces voies ferrées qui accompagnent le voyageur, front collé à la vitre d'un train : parallèles - en apparence - elles se déroulent, courent, se rejoignent aux aiguillages, bifurquent, serpentent, s'écartent, se rapprochent.
La situation la plus banale (une file à la caisse d'un supermarché) prend avec elle une dimension nouvelle sous sa plume acérée, se met à frémir, flashée par son regard tour à tour amusé, tendre ou cynique.
Dans "Les mondanités, j'aime pas trop", elle jette, pour un temps seulement, les virgules à la poubelle. Le rythme s'accélère encore. Elle mitraille ses instantanés, bien saturés de couleurs vives. On se dit que oui c'était ce rythme ce ton-là qu'il fallait prendre. Pour exprimer les vains bavardages les cancans les vacheries les vannes. Pour bousculer les mots forcer les aiguîs comme dans une bande-son en accéléré jusqu'au "That's all folks".
"Des provisions de bonheur", c'est l'inventaire de tout ce qui ne nous regarde pas, dont on n'a rien à cirer et qui pourtant nous regarde, nous mate du coin de l'œil et, imperceptiblement, corrode notre bulle, ce cilice que nous voudrions si lisse.
Ici, on s'assied à côté d'une mort possible. Là on la voit venir (bien qu'on s'en défende) dans une urgence à vivre proche du "terminus". Puis la vie reprend le train, brûle ses cartouches. On se touche. On est touché. Des bouffées d'enfance reviennent à la surface. Du côté de chez Kwatta (On a les Swann qu'on peut). Une adolescence à La Louvière. Son ciel couleur d'orange, certaines nuits. La vie juteuse des jeunes fruits. Une envie de se donner des rendez-vous, malgré tout, place Maugrétout.
Rares sont les recueils de nouvelles où l'on bondit de l'une à l'autre comme on dévore, chapitre après chapitre, un roman bien ficelé. Celui-ci compte au nombre de ces pépites. Sans doute à cause d'une certaine désespérance, lestée d'un zeste de citron amer. A cause de cette petite phrase qui clôt chaque pièce comme une porte qui claque. Blam !