Emile, le petit fifre : d'après le tableau d'Édouard Manet
de Anne de La Boulaye, Sébastien Mourrain (Dessin)

critiqué par JulesRomans, le 30 mars 2013
(Nantes - 66 ans)


La note:  étoiles
Monet ou Manet ? Que cela ne vous gâche pas votre déjeuner sur l'herbe !
Anne de La Boulaye avec "Émile, le petit fifre : d'après le tableau d'Édouard Manet " se moule dans une très belle idée de départ qui était de sensibiliser à une œuvre du patrimoine artistique, représentant un enfant, en l’occurrence ici le tableau "Le Fifre" d’Édouard Manet. Au début de l’ouvrage une forme prend l’allure des couvertures de disque vinyle, à l’intérieur se trouve en fait un système ingénieux qui permet d’en apprendre plus sur Manet, son œuvre en général, le Salon et le tableau évoqué dans la fiction qui suit.

Pour ce que sont les hypothèses autour du personnage peint, n’est mise en avant de façon très brève que celle où le commandant Lejosne de la garde impériale de la Caserne de la Pépinière à Paris aurait amené un enfant de cette unité. Si l’on retient cette idée, on peut se référer à l’ouvrage consacré au peintre Bazile (1841-1870) où l’auteur François-Bernard Michel indique que le commandant Lejosne aurait organisé une réception chez lui en invitant les admirateurs de Manet à un moment où ceux qui désapprouvaient les attaques contre le tableau "Le Déjeuner sur l’herbe" étaient fort peu nombreux. Aussi c’est vers lui que se tourna Édouard Manet pour lui trouver un modèle afin de peindre un fifre. Toutefois cette explication ne fait pas l’unanimité, certains soupçonnant que le modèle est un enfant naturel du peintre et d’autres une fille.

Contrairement à la présentation de l’éditeur qui annonce "la véritable histoire du peintre et de son chef-d’œuvre", le récit est complètement romancé. C’est justement parce qu’Anne de La Boulaye a côtoyé les œuvres dans les musées pendant vingt ans (dont huit années au musée d'Orsay) qu’on est très surpris qu’elle se permette des anachronismes porteurs d’un message antimilitariste qui lui est très personnel et justement très antagoniste avec l’esprit à la fois de l’œuvre et de cette époque du Second Empire où de l’Italie au Mexique, de la Crimée à l’Algérie, de la Cochinchine à la Syrie et de la Chine à Sedan nos soldats voyagèrent beaucoup.

Qui pourrait croire qu’un enfant de troupe ne savait ni lire ni écrire en général ? Et en plus ici il appartient à la Garde impériale où il est musicien. Ceci alors que dès 1837, le législateur s'est efforcé de séparer les enfants de la troupe, en les rassemblant dans des écoles régimentaires pour parfaire leur instruction générale pour mieux les préparer à leur fonction de sous-officier. De plus les lieux de vie présentés dans cet album ressemblent étrangement à ce que seront une petite vingtaine d’années plus tard les écoles d’enfants de troupe, qui donc n’existent pas encore. Faire d’un orphelin, ne recevant aucune nouvelle de la moindre famille, un enfant membre de la Garde impériale n’est pas très réaliste, car on voit mal qui lui aurait permis de rentrer dans cette Garde impériale.

Après s’être offusqué une fois de plus, que sous prétexte de fiction, on se permette d’exclure toute idée de vraisemblance historique, on peut dire du bien de cet album. Anne de La Boulaye et Sébastien Mourrain nous racontent l’histoire du petit fifre qui est peint par un Manet revenant d’Espagne (où il a vu le musée du Prato). Le voilà représenté comme on le faisait au XVIIe siècle pour un "Grand d’Espagne"! Ce "Grand d’Espagne" pouvait d’ailleurs être un petit en taille et l’idée est très bonne d’avoir fait précédé la parution de cet album dans cette collection " Quand le tableau s’anime" par celui intitulée "La Princesse des Ménines" du peintre espagnol Diego Vélasquez.

L’illustrateur Sébastien Mourrain a su rendre l'atmosphère globale de l’œuvre du peintre, tout en la tirant vers une interprétation naïve. On notera que dans l’atelier du peintre, le fifre se place pour être peint aux côtés de tableaux identifiables de Manet.