La folie du jour
de Maurice Blanchot

critiqué par Kinbote, le 10 février 2003
(Jumet - 65 ans)


La note:  étoiles
"Un désir d'eau et d'air"
Beau texte de 1973 réédité chez Gallimard. Un narrateur qui a tout connu, aimé la vie et qui ne craint pas de la perdre se demande qui il a été.
Il se vit comme « un sac d’eau » face aux pierres et autres matériaux durs environnants.
Les autres ont beaucoup compté pour lui : « Chaque personne a été un peuple pour moi » , « J’ai été obscur dans autrui », déclare-t-il. Il a aussi cette juste expression : « Cet immense autrui ».
C’est dire si ce qu’il écrit a valeur universelle : il parle au nom de tous. Un jour il fait une expérience des limites ; il manque perdre la vue après qu'on a brisé du verre sur ses yeux :
« La lumière devenait folle, la clarté avait perdu tout bon sens ; elle m'assaillait déraisonnablement, sans règle, sans but. Cette découverte fut un coup de dent à travers ma vie. »
Dans sa brume, il a « pour le jour un désir d’eau et d'air ». Le jour dès lors ne lui fait plus peur ; si le jour c’est la folie, il l'appelle au risque de devenir fou.
Texte kafkaïen (Ce n’est pas un hasard si Blanchot a donné un beau texte sur l’auteur de "La métamorphose" !) hanté par la loi, la culpabilité de ne pas agir selon ses capacités, par la faute de vivre. Pour preuve, cet extrait : « Je promenais finalement tout le monde sur mon dos, un noeud d’êtres étroitement enlacés, uns société d'hommes mûrs, attirés là-haut par un vain désir de dominer, par un enfantillage malheureux, et lorsque je m’écroulais (parce que je n’étais tout de même pas un cheval), la plupart de mes camarades, dégringolés eux aussi, me rouaient de coups. C'étaient de joyeux moments. »
Un récit, ce texte ? Nullement ! L’auteur s'en défend jusqu'à la dernière ligne. « Non, pas de récit, plus jamais. » Incapable de former un récit avec des événements, parce qu'il a perdu le sens de l’histoire , comme dans bien des maladies, précise-t-il, ou plutôt parce qu’étant devenu tous les autres depuis longtemps, il ne peut plus raconter au singulier, s’appuyer sur une conscience unique pour former un lien, une continuité avec des souvenirs et des faits si peu à soi.