Il venait de la ville noire - Souvenirs d'un Arménien du Caucase
de Nikita Dastakian

critiqué par Débézed, le 9 février 2013
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Un grand témoin
A plus de 90 ans Nikita Dastakian entreprend de raconter sa vie qui n’est plus une vie mais une véritable odyssée à travers tout un siècle, le XX°, de Bakou à Saint-Pétersbourg, des steppes de Sibérie à Paris en passant par l’Iran et la Roumanie ; une odyssée à travers les guerres, les révolutions, les émeutes, les massacres, les déportations, toutes les grandes épreuves qui affligèrent ce siècle de grandeur et de misères qui supporta des horreurs inconnues à jusqu’à cette époque.

Arménien qui n’a pratiquement jamais connu l’Arménie, né d’une famille implantée au Karabakh, en provenance de Perse, il a passé son enfance à Bakou, la Ville Noire, à l’époque où celle-ci était le premier centre de production pétrolière du monde. Après dix années d’études à Saint-Pétersbourg, il est envoyé sur le front, en Bucovine, dans une armée en débandade, gangrénée par les pacifistes qui veulent sympathiser avec l’ennemi. Retour à Bakou où, après le massacre des Arméniens en 1905, les Tatares veulent recommencer leurs exploits qu’ils finissent par accomplir avec la bénédiction de l’armée turque qui leur accorde trois jours pour massacrer le maximum d’Arméniens. Dastakian participe, comme officier, à la lutte contre l’armée turque avec les moyens dérisoires qu’on lui confie, et réussit à passer en Iran avant de tomber aux mains des ennemis. Réfugié en Iran, il côtoie les Anglais avec lesquels il travaille et qu’il retrouve en Roumanie où il se réfugie après la russification de l’Azerbaïdjan pour échapper aux Rouges qui veulent l’emprisonner. Il coule quelques années paisibles, joyeuses, plutôt ludiques quand la Roumanie était encore neutre et que les espions de tous bords y grouillaient, les poches bourrés des monnaies les plus diverses. Après l’invasion de la Roumanie, les Russes l’expédient à Moscou où il commence la deuxième partie de sa vie, et de son livre, qui concerne sa détention dans les camps des steppes de Sibérie et sa réclusion au Kazakhstan. Il confie que la vie qu’il mena dans ces camps ressemble en tous points à celle qu’Ivan Denissovitch a connue au goulag sous la plume d’Alexandre Soljenitsyne.

Nikita Dastakian a une excellente mémoire, il « témoigne. Mais ses souvenirs n’ont rien d’un réquisitoire. Etranger à toute idéologie, dénué de fanatisme, il relate simplement les faits, juge les hommes et les situations avec bon sens. C’est un témoin honnête que l’historien prend rarement en défaut », affirme le préfacier. Il évoque les nombreuses familles arméniennes vivant à Bakou ou ailleurs, des quantités d’amis rencontrés tout au long de ses aventure, diplomates, hommes d’affaires, détenus, réfugiés, déportés, gens du peuple mais surtout des intellectuels, des personnalités, des officiers, tous attirés par sa grande culture et sa pratique de nombreuses langues. Il a côtoyé aussi bien des Rouges que des Blancs, des Arméniens que des Tatares, des Allemands que des Anglais,…, il a même travaillé avec l’administration du camp tout en gardant une excellente réputation auprès des détenus. Mais tout ça c’est lui qui le dit.

Ce texte, est un excellent témoignage sur les massacres des Arméniens, les prémices de la Révolution d’octobre, le rôle important que les juifs y jouèrent et, après ceux de Chalamov et de Soljenitsyne, un document de premier ordre sur Les procès bidons, les accusations truquées, l’arbitraire stalinien, l’internement « préventif », la rééducation, l’élimination des populations indésirables, l’éradication des peuples gênants, la liquidation des forces des opposants potentiels. Et aussi un aperçu de la méthode soviétique aussi efficace et stupide que peut l’être une administration absurde qui fait pour faire mais rien pour atteindre un objectif clair et précis. Le seul but à atteindre étant de remplir des objectifs virtuels par des statistiques truquées. Un regard sur l’envers du décor, sur la face cachée des grands événements qui ont endeuillé l’Europe tout au long du XX° siècle.