Depuis qu’il existe, ce train n’a cessé d’exercer une fascination bien au-delà des frontières de la Russie. En montant à bord, Dominique Fernandez a tenté d’analyser les origines et les raisons du mythe. C’est un beau voyage qu’il nous propose ici. Au départ intimidé par l’érudition dont fait preuve l’auteur en évoquant le rapport des villes qu’il traverse avec le monde des arts, de la peinture à l’architecture en passant par la musique, sans oublier évidemment la littérature, je me suis finalement laissé porté par l’hypnotique tougoudoum des roues à travers ces immensités sauvages sans commune mesure avec le paysage européen tel qu’on le connaît.
L’auteur reste humble en soulignant que prendre le transsibérien ne signifie pas avoir tout vu de la Sibérie, en raison même de l’immensité de ce pays. Du fait également que cette escapade avait parfois plus des airs de visite guidée pour touristes, ce qui a conduit Fernandez à prendre le large à plusieurs reprises …
La notion même de voyage s’en trouve bousculée de par la monotonie des paysages et la durée du transport. Prendre le Transsibérien, c’est accepter de s’ennuyer, c’est se dissoudre dans l’espace et le temps, admettre la possibilité d’un voyage intérieur résultant paradoxalement des distances quasi infinies… Prendre le Transsibérien, c’est aussi remettre en cause certains préjugés sur ce pays que l’on imagine souvent comme un no man’s land. On découvre que la ligne est jalonnée par plusieurs villes atteignant souvent le million d’habitants, des villes qui sont d’ailleurs loin d’être des déserts culturels, même si l’intrusion du mode de vie occidental lié à la disparition de l’URSS, pas forcément bénéfique, modifie quelque peu la donne, contribuant en outre à creuser l’écart entre riches et pauvres… L'instruction, elle, est restée une des caractéristiques de ce pays depuis l'époque soviétique, à l’image des statues de Lénine qui subsistent dans le paysage urbain telles des reliques stoïques d’un passé révolu : les dirigeants soviétiques ont en effet toujours été soucieux d’éduquer les citoyens, y compris aux arts, même si le contenu devait être agréé par le régime de façon implacable. Ceux qui ne souscrivaient pas à cette vision prenaient le Transsibérien en direction des goulags. Là encore, l’auteur nous le rappelle, le bannissement ou la détention en Sibérie des esprits réfractaires (ou seulement suspects de l’être) ne remonte pas à l’URSS, mais existait déjà du temps des tsars. Et continue d’ailleurs à exister avec Poutine, on a pu le voir récemment avec l’affaire des Pussy Riots…
A noter que le livre est accompagné d’un livret central reprenant une sélection de très belles photos de Ferrante Ferranti.
Blue Boy - Saint-Denis - - ans - 25 janvier 2014 |