La légende de Sigurd et Gudrún
de John Ronald Reuel Tolkien

critiqué par Nance, le 22 juillet 2012
( - - ans)


La note:  étoiles
Une intéressante version
Ce livre posthume regroupe deux lais de JRR Tolkien sur la légende de Sigurd et sa femme Gudrún (plus connus sous les noms de Siegfried et Kriemhild, leurs équivalents allemands). Quand on m’a proposé cette lecture, ça m’a pris un moment avant de saisir que c’était à propos de Siegfried. Ça m’a déstabilisé, je suis familière avec cette légende, mais je ne connaissais que les noms allemands (popularisés par l’opéra de Wagner et d’autres artistes) et pas du tout les noms norrois, mais un coup que j’ai su qui était qui (Hagen devient Högni, Gunther Gunnar...) ça a été comme du beurre.

Le premier poème (339 strophes), annonce le crépuscule des dieux nordiques, parle du trésor maudit, de Sigurd, ses ancêtres (les Volsung, descendants d’Odin, le dieu des dieux nordiques), ses exploits, ses amours, comment il a été trompé, sa mort. Le second (plus court, 166 strophes) est sur la cupidité, la vengeance de Gudrún.

« Si, au jour du Destin,
se tient un immortel
qui goûta à la mort
et de mort fut guéri,
meurtrier du dragon
et descendant d’Odin,
tout ne finira pas,
Terre ne périra. »

« If in day of Doom
one deathless stands,
who death halt tasted
and dies no more,
the serpent-slayer,
seed of Odin,
then all shall not end,
nor Earth perish. »

Le poème (la traduction et l'original) ne fait que le tiers du livre. Les deux autres sont les commentaires de Christopher Tolkien, qui présente cette oeuvre qui a été écrite par son père dans les années 1930. L’introduction est de 50 pages ! Bien que j’ai aimé connaître les circonstances et l’origine de l’écriture de cette oeuvre, je crois que ça aurait gagné à être plus court. Je comprends que plusieurs lecteurs ne soient pas familiers avec la légende, les Eddas, les styles des anciens poèmes, mais il y avait parfois des détails trop techniques que j’aurais plus vus à la fin dans un dossier que dans une entrée à la matière. J’aurais voulu que l’oeuvre centrale aie plus la priorité. Je préfère découvrir l’oeuvre par moi-même, avant qu’on me l’explique. Heureusement, les poèmes n’ont pas de notes et ils sont chacun suivi d’un commentaire du fils qui explique les intentions de son père et du poème, pour ceux qui ne le trouverait pas assez accessible. Moi je l’ai trouvé assez clair, mais il est vrai que je connaissais déjà l’histoire dans les grandes lignes, que j’étais en terrain connu.

Après lecture, je dois avouer que je préfère plus certains éléments de la tradition allemande (Siegfried qui se baigne dans le sang du dragon Fafnir, l’anneau maudit des Nibelungen, les défis que lance Brunhilde à Gunther, Hagen qui est tout à fait différent de Högni, la mort de Siegfried très achilienne) et j’ai trouvé que Tolkien passait vite sur certains événements, mais son écriture est évidement très travaillée et vaut largement le détour. Tolkien ne fait pas une traduction (le fils en parle dans ses commentaires), c’est une adaptation personnalisée des parties qui concernent Sigurd à partir de ses sources (comme les Eddas) et de sa vision du mythe. Avec ces légendes, ça n’en prend pas beaucoup pour faire rêver, c’est du grandiose. Ajouter ça la patte, la fantaisie de Tolkien, c’est du bonbon. Ça faisait longtemps que je voulais lire sur cette légende une oeuvre bien contée (l’album de Maria Luisa Gefaell de Vivanco que j’avais lu était plutôt sec dans l’écriture), ici j’ai pu me laisser aller.

En plus de l’introduction, des commentaires à la fin des deux lais, ainsi que d’autres informations, il y a en appendice un autre poème (relié au Ragnarok, le crépuscule des dieux) et aussi une note de la traductrice qui explique sa démarche, les contraintes de notre langue. J’ai aimé les poèmes dans les deux langues, mais l’harmonie de la sonorité et des mots se perdent un peu évidemment. J’imagine que la traductrice a fait du mieux qu’elle pouvait, surtout que les sons répétés étaient une figure de style dominante et difficilement reproductible en traduction. C’était agréable tout de même, il y avait du souci de la traductrice de faire de la poésie (comme des rimes) et ça ne manque pas de finesse. Reste que c’est une chance qu’ils ont décidé de publier le poème dans les deux langues, mon édition avait les textes côte à côte, comme ça tout le monde est content.

Donc, je n’ai pas ressenti la même chose qu’avec la version allemande du mythe, mais j’ai trouvé ça très beau et je remercie son fils de nous avoir partagé ce petit bijou caché.