Ravie par ma lecture de TV lobotomie, dont le titre m’avait pourtant fait hésiter, je cherchais depuis plusieurs mois à me procurer Internet rend-il bête de Nicolas Carr. Cet américain n’est pas, contrairement à Michel Desmurget (l’auteur de TV lobotomie) un chercheur accomplis. Cela se ressent malheureusement quelque peu. Mais l’idée des 2 auteurs se rejoint : faire le point sur les conséquences sanitaires et sociales de 2 activités phares du 21ème siècle : la TV pour l’un, la navigation sur le web pour l’auteur.
N Carr le souligne lui-même : les études scientifiques s’intéressant à l’impact d’internet sont encore peu nombreuses alors que celles sur la tv affluent. En cela, l’ouvrage de N Carr fait défaut, car il alterne trop souvent témoignage, opinion personnelle, idée reçue, raisonnement déductif et connaissance objective, sans vraiment accorder plus de poids à l’un ou à l’autre. La construction de son essai en pâtit : on a du mal à en saisir la trame. Les références sont certes conséquentes mais elles renvoient assez régulièrement à des liens sans réelle valeur scientifique, tandis que le ton de N Carr reste le plus souvent catégorique. L’ouvrage demeure pertinent, d’autant plus que c’est le seul sur le sujet à ma connaissance.
Sa thèse est la suivante : internet en tant que média a une influence importante et plutôt négative sur notre façon de penser et d’agir, quel que soit son contenu. Il se réfère ainsi fortement au livre précurseur de McLuhan datant de plusieurs décennies, Pour comprendre les médias.
Il aborde dans un premier temps les thèmes de la plasticité cérébrale puis celui de l’histoire de l’objet livre. C’est passionnant, bien que d’autres auteurs se soient déjà penchés sur ces thèmes, mais on attend que les liens avec internet soient mieux tissés. Il énonce tout cela seulement parce que l’influence d’internet doit être saisie en regardant le contexte plus complet de l’histoire intellectuelle, celle-ci étant survolée.
Les études les plus pertinentes selon moi sont celles qui ont montré que lorsqu’on lit un livre traditionnel, les aires corticales stimulées sont celles gérant la vision, le langage et la mémoire, alors que lorsqu’on lit et surfe sur internet, ce sont surtout les aires chargées de la prise de décision et de la résolution de problèmes. Cela s’explique par la présence constante et abondante de liens hypertextes cliquables qui alourdissent la charge cognitive et la capacité de stockage de la mémoire courte dite de travail. Sur internet, nous pouvons difficilement lire de manière « profonde ». Les concepteurs des journaux en ligne tels que le Monde en sont conscients ; il n’y a qu’à observer l’évolution structurelle de leur site en ligne, de plus en plus porté vers les infos flash et les résumés d’articles à la une.
Ces conclusions passionnantes sont gâchées par des passages farfelus, comme celui-ci pour expliquer en quoi les technologies engourdissent les facultés qu’elles sont censées stimuler : « quand nous sommes au volant de notre voiture, nous pouvons couvrir une bien plus grande distance que naguère à pied, mais nous perdons le contact intime avec le sol ».
L’auteur traite d’autres thématiques : les liseuses, l’entreprise Google, l’Effet Flynn, que vous découvrirez sans doute avec plaisir. Mais l’apport objectif sur ces sujets semble moins fiable.
Indispensable à lire pour tous ceux qui aiment tout autant la lecture qu’internet, et qui auraient tendance à se laisser dépasser par le web, surtout si cet ouvrage est bien le seul sur le sujet.
Elya - Savoie - 35 ans - 1 septembre 2012 |