Faux soleil
de Jim Harrison

critiqué par Jules, le 10 janvier 2001
(Bruxelles - 77 ans)


La note:  étoiles
Un livre puissant, intelligent et subtil
Le narrateur de cette histoire est un romancier fatigué et pour le moins en mauvais état physique. Ce livre prend une autre dimension quand on lit son sous-titre qui est: "L'histoire d'un chef d'équipe américain Robert Corvus Strang racontée à Jim Harrison. Le narrateur, ne portant aucun nom, il pourrait très bien être Harrison lui-même, mais rien ne nous le dit.
Le narrateur, donc, n’a que quarante-cinq ans environ, mais ses excès réguliers de boisson l'ont mis à mal. A court d’idée pour un autre livre, il se décide à rencontrer un homme très particulier qui vit, tout à fait isolé, dans le Nord Michigan: Robert Corvus Strang, qui consacra sa vie à construire des barrages de par le monde.
Il n'est pas passionné par l'idée de cette rencontre, mais il se dit qu'il pourra peut-être en tirer un bon livre. Et cela fait un petit temps qu'il est à court d'idées à ce sujet ! Il trouvera Strang dans un endroit perdu, vivant avec une belle indienne, ayant perdu l'usage de ses jambes suite à un accident et atteint d’épilepsie du type dit " mineure ". Cette rencontre sera bouleversante pour lui car, au fil du temps, il va découvrir qu’il se retrouve, face à Strang, comme devant une forme de " double ". La science des eaux et les expériences vécues par ce dernier de par le monde seront fascinantes. Comme dans tous les livres d'Harrison, l'observation de la nature joue un grand rôle et il en tire des parallèles avec la vie des humains.
Quant à Strang, il fait partie de ces d’homme d’exception, ceux qu'Harrison aime observer. Des hommes qui ont vécu au cœur du monde, qui ont su l’observer, ont tenté de le comprendre, ont lutté contre les éléments et la nature, contre la mort aussi. C’est l’expérience qui fait dire à Robert Strang " Il faut coûte que coûte se débarrasser de la terreur, sinon vous ne ferez jamais rien correctement. " et aussi " Quand j’agis au lieu de ruminer, je suis à l'abri du regret. " L'écriture puissante, mais subtile, d'Harrison se met ici au diapason d’un sujet tout en nuances.
Voici une des premières phrases de "Note de l'auteur": "A dire vrai je n'ai rien à quoi me raccrocher, mais les efforts inconscients de mon personnage m'ont peu à peu fait comprendre que d'emblée je n'aurais jamais dû m'accrocher à quoi que ce soit. Il s'agit là d'une attitude peu naturelle. Le fluidité et la grâce sont tout."
Un des meilleurs Harrison avec "Dalva" et "La route du retour" .
Faux soleil et vrai bonheur 8 étoiles

Il est étonnant et certainement dommage que ce beau roman n’ait pas été plus commenté sur CL. Critiqué chaleureusement par Jules il y a treize ans, il n’a reçu que 1500 visites depuis que le site les enregistre et aucune autre chronique.

« Faux soleil » m’a plu par l’art du roman dans lequel Harrison excelle, par l’empathie mais aussi la tendresse, l’affection, l’admiration qu’il porte à ses personnages, par la beauté des paysages qu’il décrit et sa connaissance de la nature. Il y a une sorte de panthéisme chez cet homme là qui sait raconter comme personne une partie de pêche ou le creusement d’un puits en Afrique, dire son bonheur pour un repas somptueux de simplicité et amicalement partagé, évoquer sans ambages les plaisirs d’une sexualité joueuse.

Dans un décor de grands espaces, Harrison enquête sur un homme étonnant et secret qui a été frappé par la foudre quand il était enfant, est devenu expert dans la construction de barrages et qu’un accident contraint à tenter une rééducation par la natation dans les eaux vives d’un torrent. Un homme comme Harrison les aime et nous les fait aimer, un homme dans lequel l’auteur (ou le narrateur) va se reconnaître au travers du phénomène optique de faux soleil qui donne admirablement son titre au livre. Wilkipédia vous expliquera ce qu’est la parhélie, aussi appelée faux soleil qui, par extension, peut signifier pâle reflet, double amoindri. Dans ce jeu de miroirs, ces deux hommes se réfléchissent et vont se comprendre sachant combien « la vie est parfois d’une violence insoutenable, ne trouvez vous pas ? » ou pour qui « le mystère entre les mystères est que la vie existe, vous ne croyez pas ? ».

« J’avais commis l’erreur classique de l’écrivain qui entre dans la peau de ses personnages au point d’y laisser la sienne au moment de la séparation ». Savoir si Strang et Harrison se sont réellement connus n’a plus dès lors grande importance puisque l’essentiel se trouve dans la littérature, ce fabuleux mensonge, qui, ici, magnifie la vie.

Jlc - - 78 ans - 28 février 2013