Ça commence avec une punition qui n’existe plus : « Au piquet ! » Le narrateur est puni et content de l’être car il a hérité du grand piquet, soit l’enfermement dans le cabinet d’histoire, ce réduit qui renferme les précieuses cartes murales qui ornent d’ordinaire les salles de classe. Des toiles estampillées Armand Colin ou Librairie Hatier qui fleurent bon la IIIème République et nos ancêtres les Gaulois.
Il me semble que j’en ai vu pendant ma scolarité. Je ne suis pas sûr que l’on en trouve encore dans nos écoles de ces toiles pendues aux murs de la classe, mouchetées des coups de baguettes du maître d’école.
Il me semble que ces mots, « maître d’écoles » ou « instituteur » et « cartes murales » sont liés. J’imagine bien le père de Pagnol, qui était instituteur, républicain, bouffeur de curé et fier de l’être, expliquer à ses élèves avachis par le soleil de Provence l’avènement de la République par l’intermédiaire de ces images parfois simplifiées à l’extrême.
Plutôt que de recourir à un assemblage hétéroclite, ce livre propose une narration par la voix de Daniel Picouly enfant, puni donc, qui se retrouve à faire défiler les toiles de l’histoire de France. Une France certes fantasmée depuis le XIXème siècle, époque à laquelle apparaît l’idée du « roman national », notamment dans les œuvres de Lavisse ou Michelet dans lesquelles la France est l’héroïne. Il en est de même du célèbre Tour de France par deux enfants (critiqué ici : http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/29989), bouquin qui garde un charme désuet.
« Il s’agit de vanter la grandeur de la France. Le roman national est une œuvre patriotique et mystique, dans laquelle les événements historiques s’enchaînent logiquement, grâce à l’action de « grands hommes » visionnaires, pour produire l’Etat-nation moderne : chrétienté, unification autour du roi, révolution, progrès industriel, République... »
L’idée a été reprise dans les années 90 par Pierre Nora avec un sens nouveau, « qui s’emploie à déconstruire le récit unitaire par une approche mémorielle, centrée sur des objets très divers. » Beaucoup d’historiens préfèrent parler de « récit national », le terme de « roman » renvoyant à la fois à « romanesque » et « romantique », deux notions peu compatibles avec le besoin d’objectivité du travail d’historien.
Le livre commence évidemment par la Gaule. Ça tombe bien, la France du XIXème a entrepris, par l’intermédiaire d’auteurs comme Henri Martin (c’est une rue au Monopoly, non ?) qui proposent d’écrire une histoire de France commençant au temps de Gaulois. Il s’agit alors d’identifier un grand ancêtre, personnifié par Vercingétorix, le vaincu magnifique. Or, les Gaulois ont un territoire délimité par le Rhin et un ennemi idéal, les Germains. Ainsi peut-on lire dans le petit Lavisse : « Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule (…) Les Gaulois étaient des barbares mais ils étaient braves, intelligents et gais ». Il n’y manque qu’un petit Gaulois accompagné d’un autre qui n’est pas gros et d’un chien…
Certes, le propos du livre n’est pas de faire la critique du roman national ni de poser les bases d’une réflexion sur l’enseignement de l’histoire au long de la scolarité. Non, c’est simplement un voyage dans le temps accompagnant un récit charmant de Daniel Picouly. La quantité de toiles est impressionnante et je dois avouer avoir un faible pour celles représentant diverses vignettes plutôt que de grandes scènes.
Cependant, cet album mettant en avant un outil pédagogique utilisé pendant très longtemps sur un fondement qui fait débat, le roman national donc, on peut en profiter pour s’interroger, comme le faisait le magazine L’Histoire en 2009 dans un hors-série sur l’histoire de France, sur le bien-fondé de l’enseignement de l’histoire en primaire ou sur la pertinence dudit roman national dont l’objectif originel est bien éloigné des enjeux modernes. Comme indiqué plus haut, ce roman a été mis en place dans un contexte particulier, celui de l’opposition à l’Allemagne. Or, de nos jours, la collaboration franco-allemande et la construction européenne sont en opposition avec le référent historique du roman national. J’ajoute, comme le fait le magazine, pages 86, que « le maintien d’un légendaire national contredit l’objectif assigné à l’historien d’apprentissage de l’esprit critique. »
Numanuma - Tours - 51 ans - 20 octobre 2015 |