La 628-E 8
de Octave Mirbeau

critiqué par CC.RIDER, le 2 février 2012
( - 66 ans)


La note:  étoiles
impressions et digressions
628 – E8 est le numéro d'immatriculation d'une C-G-V (Charron – Girardot – Voigt, marque française disparue dans les années 30), magnifique automobile qu'Octave Mirbeau vient d'acquérir et dont il fait un vif éloge, heureux de la liberté qu'elle lui offre lors de grands voyages sur les routes dans des conditions hasardeuses : pannes à répétition, pneus crevés, difficultés pour s'approvisionner en essence. En compagnie de son chauffeur, il décide de se lancer dans un grand périple à travers la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne avec retour par l'Alsace et la Lorraine devenues allemandes à l'époque (1905).
Ce livre n'est pas un guide touristique du début du XXème siècle, mais une suite d'impressions fugaces et souvent surprenantes. Ainsi Rocroy (en France) semble une ville quasiment morte malgré un passé prestigieux alors que Givet (en Belgique) est une cité ultra fortifiée très vivante. Mirbeau n'apprécie ni l'architecture ni l'ambiance de Bruxelles mais reste en admiration devant le charme suranné des « délicieux » villages hollandais situés entre Gorinchem et Dordrecht où il s'étonne de découvrir un musée des Boers que personne ne visite, pas même Krüger. En effet, notre auteur de sensibilité anarchiste profite de ce récit de voyage pour nous faire partager ses indignations (le sort des Noirs du Congo colonisés par les Belges ou celui des Boers massacrés par les Anglais avides des richesses du sous-sol sud africain). Les digressions de toutes sortes ne manquent pas et représentent un des principaux attraits de ce livre. Ainsi, tout un chapitre est-il consacré avec humour à l'occupation des chaussées par chevaux, boeufs, moutons, chiens, volailles et même humains, toutes créatures qui ne laissent pas facilement la place aux nouveaux bolides. Plus sérieuses sont les remarques sur les Alsaciens qui souffrent de la présence allemande alors que l'on n'a jamais autant construit et embellit leur contrée. Ils se plaignaient tout autant de la présence française. Pour eux, l'Allemand est un « schwein » (porc) et le français est un « welch » (belge), c'est tout dire ! La seule solution convenable selon Mirbeau aurait été l'autonomie. Mais l'Histoire en a décidé autrement par le biais de deux guerres imbéciles. Plus émouvant enfin est le chapitre consacré aux amours de Balzac et de Mme Hanska et à la mort tragique et solitaire du grand écrivain. Un livre passionnant à bien des égards, ne serait-ce que pour établir des comparaisons géopolitiques à un siècle de distance.