Dans les milieux bien informés et suivant la création en bandes dessinées, on dit souvent que l’Argentine est un grand pays de la bédé. Le dire c’est bien, mais lire les créations de cette nation, c’est une autre chose d’autant plus que certains auteurs sont difficiles à classer. Hugo Pratt est-il Argentin ou Italien ? Plutôt Italien, même s’il est plutôt de tous les pays… Jorge Zentner est-il Argentin ? D’origine, certainement, mais en exil depuis longtemps avec passage en Israël, puis Catalogne, puis France… Quino, auteur de Mafalda, est-il Argentin ? Oui, indiscutablement mais il a cessé la bédé depuis longtemps… Alors, il reste Carlos Trillo qui est certainement le plus connu des scénaristes argentins… Mais quand je dis qu’il reste Trillo, il faut dire qu’il est décédé le 8 mai 2011 à Londres…
Carlos Trillo est un auteur que je n’ai que peu lu, mais chaque lecture m’a marqué profondément. Je me souviens ainsi de Mon nom n’est pas Wilson, avec Walter Fahrer au dessin, de la série Anton Blake trop vite disparue avec Juan Bobillo au dessin, et aussi de Tabasco Blues et Lectures macabres avec Eduardo Risso au dessin… Beaucoup de bons souvenirs même si j’ai l’impression que de n’avoir que survolé son œuvre… Sentiment d’autant plus désagréable que je découvre tardivement le tome 1 de la série La Française, série qui est interrompue par la mort du scénariste. Je ne sais d’ailleurs pas si le dessinateur, Pablo Tunica a les éléments pour clore cette magnifique histoire, mais je l’espère de tout cœur…
Dans cette histoire, la narration graphique est parfaite et le système d’aller-retour dans le passé fonctionne admirablement bien et c’est essentiel car l’histoire se déroule en plusieurs temps. En effet, tout commence sur un paquebot, le Georges Philippar, quand Albert Londres, vous savez le grand journaliste, rencontre un Argentin, Angelito Polimeni, avec qui il entre en grande discussion… On entre alors, en lecteur, dans une grande enquête d’Albert Londres sur la prostitution en Argentine, en particulier sur une filière française…
Le scénariste s’appuie sur le livre Le chemin de Buenos Aires pour étayer son récit, tout en tentant de raconter ce que sera pour Albert Londres son dernier voyage sur terre puisqu’il va mourir lors de cette dernière traversée dans l’incendie du Georges Philippar… Accident, crime, malveillance, défaut de conception… Les thèses se succèdent mais peut-être que le journaliste venait de découvrir un scandale de taille et d’envergure hors normes… Allez savoir ? Belle occasion pour un scénariste de nous surprendre !
Revenons maintenant à l’histoire de cette filière française de la prostitution argentine. Le personnage clef est cette jeune femme, Mireille. Elle est belle, elle est touchante, fragile, fascinante. Elle est prise dans un piège et va être accusée d’un crime que visiblement elle n’a pas commis… Pourquoi ? Qui tire les ficelles ? Quel rôle pour ces différents personnages que l’on croise et semblent tour à tour mafieux, innocents, coupables, machos, tendres, cruels, sans cœur, profondément humains ?
C’est l’humanité des personnages et du récit dans son ensemble qui fait la grandeur de cette bande dessinée. Je trouve son ton salutaire tout particulièrement au moment où la prostitution est abordée en France sous l’angle législatif. Là, nous sommes dans l’humain, dans les bas-fonds humains diraient certains… Il n’y a pas que Mireille la Française, il y a aussi Berta la Polonaise qui doit apprendre le français pour se faire passer pour une petite Française parce que c’est plus classe, plus rentable… Reste à savoir qui touche l’argent, quelle est la liberté de ces jeunes femmes et qui vient leur rendre visite…
Une très bonne bande dessinée dont je vais attendre avec impatience le second volet pour avoir la fin de l’histoire et, surtout, comprendre pourquoi Albert Londres est mort dans l’incendie de ce paquebot…
Shelton - Chalon-sur-Saône - 68 ans - 30 décembre 2013 |