Une nuit à Reykjavik
de Brina Svit

critiqué par Sissi, le 8 décembre 2011
(Besançon - 52 ans)


La note:  étoiles
Une nuit sans fin...
Lisbeth Sorel a rencontré Eduardo Ros en Argentine, par l’intermédiaire d’une amie, dans un salon de danse où il est taxi dancer. Sur un coup de tête, elle lui a demandé s’il accepterait de se faire payer pour autre chose que le tango…et il a dit oui. Alors ce sera à Reykjavic, il recevra son billet d’avion le moment venu.
Et le moment est venu lorsque le livre débute, par une question, ou plutôt cinq :
« Lisbeth, es-tu sûre de ton coup ? Est-ce que tu veux vraiment payer un homme pour qu’il passe la nuit avec toi ? Un homme que tu connais à peine ? Ici, sur cette terre de glace et de feu ? Au milieu de nulle part ? »
Au fait, pourquoi Reykjavic ? Pour la rentabilité, évidemment…en hiver la nuit est interminable, dans ce coin perdu du monde, le soleil se couche à 17h pour ne se relever paresseusement qu’à 11h le lendemain, alors autant en avoir pour son argent. Dix billets de cinq cents, qu’elle a préparés dans une enveloppe. Elle va bien en profiter, pas question de dormir, de toute façon Lisbeth Sorel sait faire beaucoup de choses dans la vie, sauf dormir à côté d’un homme, ça elle n’y arrive pas.
Et pourtant, rien ne va se passer comme prévu. En même temps, rien n’était véritablement prévu. Et puis, peut-on prévoir quoi que ce soit, dans la vie, finalement ?

Le doute, le questionnement sur le pourquoi de nos actes, palpables dès la première ligne, annoncent la couleur de cette nuit déroutante et inimaginable, inimaginable dans toute l’acception du terme.
Parce qu’à chaque page, on ne sait pas ce qui va se passer à la suivante. Lisbeth non plus ; Lisbeth, surtout, ne le sait pas. La perte de contrôle émotionnelle et temporelle est totale.
C’était sans doute cela, le projet de Brina Svit, raconter un moment de vie aléatoire où on ne sait pas où on va, et la réussite est totale.
Perdue, en pleine déroute, Lisbeth vit chaque instant de cette nuit sans maîtriser grand chose, (sans qu’il ne se passe d’ailleurs forcément grand chose par moments), ce qui lui laisse le loisir de revisiter son passé, et nous, de tenter de comprendre cette femme comme elle cherche à le faire elle-même.
Le livre est tout en alternance, de longues analepses succèdent à de plus courtes saynètes dans le présent et inversement.
En cela le style est très cinématographique, car les enchaînements, finement travaillés, entre le passé et le présent, nous permettent de quasiment visualiser le flou ou bien l’image qui se superpose à une autre avant le flashback.
On ne sait plus quelle heure il est, on n’arrive pas à anticiper sur ce qui va se passer après, après n’existe pas, et on vit cette lecture non pas au jour le jour mais « à la page la page », comme on le fait au cinéma « à la minute la minute ».

La fin, extrêmement réussie, est cohérente avec le reste du texte : l’histoire s’arrête sur le moment précis que Lisbeth est en train de vivre, sans qu’on sache, puisqu’elle ne le sait pas non plus, ce qu’il adviendra par la suite.
A une nuance près, une petite projection dans un futur proche, puisque dans les dernières lignes, et pour la première fois, on sait ce que Lisbeth s’apprête à faire après le moment présent qui est exprimé.
Parce que si on ne peut rien véritablement prévoir dans la vie, on peut, malgré tout, savoir (au moins un peu) ce que l’on veut.