Pas à pas jusqu'au dernier
de Louis-René Des Forêts

critiqué par Kinbote, le 10 juin 2002
(Jumet - 65 ans)


La note:  étoiles
Ultime bavardage: un combat contre le silence
Livre de fin de partie, avec comme intrigue la parole en lutte avec le silence, et pour tout horizon la mort. L'auteur du Bavard, qui n'aura écrit qu'une dizaine de livres en plus de 80 années d’existence (il meurt le 30 décembre 2000 à 82 ans), au moment où ses forces déclinent, quand « c’est comme si on creusait chaque jour sa fosse sans la trouver assez profonde », que « la souffrance, si haut qu’on l'exprime ne se communique pas et semble toujours plus ou moins jouée », et qu’il n 'y a donc plus lieu de se bercer d'illusions, prend une dernière fois la plume en espérant secrètement avoir le dernier mot.
« Il a beau savoir que le souffle de la parole va lui être retiré avec celui de la vie, il se comporte comme si le rapport de cause à effet entre l’un et l’autre, la perte de vie était subordonnée à l'extinction de voix, et non pas l’inverse que commanderait la logique… »
On pense aux romans de Beckett (Des Forêts et Beckett ont d'ailleurs tous deux une silhouette semblable) où, face à la perte de leur mobilité, des personnages n'ont plus d’autre choix que de pérorer sans fin. Mais si on devine que les personnages de Beckett aspirent au silence, Des Forêts assimile celui-ci à la mort.

Peu de « leçons de vie » ici, sinon qu'à l'approche de l'issue tout bagage paraît vain. Se remémorer sa vie à la façon dont on ferait route inverse jusqu’à son commencement, comme il en manifeste un moment l'intention, lui semble une aberration, car c'est au bout du compte se confronter à l'autre extrémité, à un autre abîme :le néant de notre avant-naissance.
Des Forêts use de phrases longues, pas de phrases « grandes » ou emphatiques, mais au contraire circonstanciées à loisir, nuancées au maximum pour ne pas tomber dans le laconisme simplificateur des aphorismes :
« Fuir la forme aphoristique dont l'assurance tranchante sonne faux dans un univers où affluent les questions. » (…) « Rechercher la simplicité syntaxique pour se rendre intelligible produit l’effet contraire dans la mesure où elle bride la libre expression de la pensée, en rompt le mouvement naturel qui est de s'engager en des voies souterraines, quitte à s’y égarer plus d’une fois. »
On constate qu’au moment où plus rien ne peut compter, cet écrivain qui aura usé avec mesure de l'écriture - mais qui plutôt qu'à ce terme préfère langage, parole, verbe, bavardage - l’aura dans ses derniers temps convoquée pour l’accompagner jusqu’au terme ultime. « Celui qui clame sa haine du langage est un imposteur » Jusqu’au bout Louis-René des forêts aura marché droit, en conformité avec sa ligne de conduite.