La Rose
de Robert Walser

critiqué par Perlimplim, le 4 juin 2011
(Paris - 48 ans)


La note:  étoiles
Géniales miniatures
"La Rose" offre un visage de Robert Walser très différent de celui de "L'Institut Benjamenta". Dernier livre publié par l'auteur en 1925, trente ans avant sa mort, "La Rose" est un ensemble de courtes "miniatures" (plutôt que nouvelles), qui sont autant de gorgées d'un thé chaud bues par un beau dimanche après-midi ensoleillé. Les sujets sont variés, tirés de la vie quotidiennes; l'auteur nous parle de ces petits riens, auxquels trop souvent on ne prête plus attention. Le ton est badin, le narrateur a souvent le sourire aux lèvres, alors qu'il cisèle de son écriture souple et chaleureuse ses propos sur l'actualité et ses humeurs, ses portraits de personnes ou d'objets minuscles. Robert Walser invite son lecteur à une promenade étonnante, où l'esprit pétille à chaque page. Les premières pages peuvent parfois dérouter, tant le ton du livre est unique. Car "La Rose" réclame d'être lue tranquillement, avec patience et attention, afin d'en goûter pleinement la fragile délicatesse. Stefan Zweig qualifiait Robert Walser de "miniaturiste par excellence". On ne pourrait mieux qualifier l'art de Walser dans "La Rose".

Ci-dessous, un extrait de "La Rose": "La Jeune Fille Etrange"

"Sur un divan datant du Deuxième Empire était assise une jeune femme qui eût été plus belle si elle s'était moins souciée de l'être. L'insouciance confère la jeunesse, et l'occupation le charme. L'une des conditions pour rester jeune dans la faculté de toujours se distraire avec quelque chose, même de prosaïque. Un portier peut être heureux en cirant des chaussures, une virtuose malheureuse en jouant du piano. Il peut-être plus avantageux de s'abaisser que de monter.
N'est-ce pas, j'écris là avec une sécheresse stupéfiante ?
Un acrobate se cramponnait à un plateau de petits sandwichs. Son impresario l'exhorta à ne pas penser exclusivement à lui-même, à se plonger dans l'Idée, à accorder à autrui une copieuse sollicitude. Entre temps, la jeune fille singulière était tombée follement amoureuse. Sa poitrine lui paraissait transpercée.
« Alors, comédien ! » lui lança brutalement quelqu'un qui l'observait et cherchait à faire sa connaissance, et n'avait su trouver d'autre moyen que d'être désobligeant. Les gens parfois nous traitent cavalièrement parce qu'ils nous apprécient et n'aiment pas se l'avouer.
Ce fut une dame au visage angélique qui, avec sa douceur laiteusement candide et sa sérénité sirupeuse, porta à notre petit personnage le coup de grâce qui la plia en deux.
« N'as-tu point de pitié ? » murmura la tremblette en songeant à la fille de fromager qui s'avançait avec une dignité de pot de confiture et qui récuserait de pareilles expressions avec une nonchalance marmeladière et, au demeurant, avec courtoisie."