Le triomphe du singe-araignée
de Joyce Carol Oates

critiqué par Montgomery, le 3 mars 2010
(Auxerre - 50 ans)


La note:  étoiles
Le roman qu’il fallait
Retrouvé, à peine né, dans la consigne d’une gare routière, la vie de Bobbie Gotteson débute sous de bien médiocres auspices. Baladé de familles d’accueil en familles d’accueil, Bobbie échoue chez Melva dont il fait une amante, sorte de mère incestueuse avec laquelle il tourne une scène de cinéma, finalement non filmée , au bord d’une piscine. Décidément pas aidé par la vie, Bobbie le taré, comme aimera à l’appeler son entourage, est affublé d’un père, Danny, qui fait figure de professeur « es déglingue » en raison d’un comportement aussi déviant qu’irresponsable.

Très vite, on comprend que Bobbie n’est pas qu’un simple taré, ni ce singe-araignée qui s’introduit chez de jeunes femmes grâce à des facultés physiques hors-normes : notre homme est artiste, musicien et rêve de cinéma. Le gratteur de guitare qu’il est se dit même floué tant par des producteurs de films que par d’autres musiciens qui pillent ses compositions sans même le citer. En quête éternelle de reconnaissance, Bobbie n’a droit qu’aux lazzis d’une société qui voit en lui, non pas un artiste, un être singulier positif, mais un dégénéré, une bête curieuse qu’on peut se permettre de faire souffrir gratuitement.

Oui mais voilà, le singe-araignée veut, coûte que coûte, un triomphe. Et il l’aura ce triomphe dans la certitude de maîtriser sa fin et de ne pas « faillir dans son agonie ».

Par cet acte ultime de liberté est dénoncé l’échec d’une société qui n’a pas su respecter l’un des siens, ni se donner les moyens de le comprendre pour et finalement le « sauver ».

La preuve de cette faillite se trouve dans les questions du district attorney pendant le procès : « Gotteson d’où est-ce que vous sortez ? Qui êtes-vous exactement? » . A la première question une réponse brève, évidente, fuse de l’audience : « Du casier de la consigne… ». La seconde question est quant à elle traitée magistralement dans cet intense roman qui brosse le portrait d’un être à part, « incataloguable », qui refuse l’image que lui renvoie la société de lui-même.

C’est émouvant de voir un écrivain entrer à ce point en résonance avec le personnage qu’il met en scène. La personnalité de Bobbie Gotteson appréhendée par la plume virtuose de Joyce Carol Oates a, croyez-moi, de quoi donner le tournis aux lecteurs les plus difficiles. Son récit tient de la perfection et passe tout en finesse, l’air de rien, du « je » au « il », mêlant les points de vue, ce qui permet d’être à la fois dans et hors du personnage et d’en saisir ainsi toute la complexité et la richesse .