Reflets en eau trouble
de Joyce Carol Oates

critiqué par Gabri, le 3 avril 2007
( - 36 ans)


La note:  étoiles
Un destin cruel
Kelly Kelleher, 26 ans, a décidément tout pour elle. Belle, intelligente et récemment diplômée en sciences politiques, elle est assurément vouée à un avenir très prometteur… qui sera trop vite compromis par une rencontre hasardeuse qu’elle fera un soir de fête avec un sénateur des Etats-Unis. Assez vieux pour être son père et probablement le prochain candidat démocrate aux futures élections présidentielles, Kelly se sent immensément flattée de devenir devant tous l’objet de sa convoitise, et ne tardera pas à embarquer dans ses petits jeux amoureux. Très vite, elle se retrouve côté passager en direction d’un motel avec le sénateur, déjà ivre, qui boit son dernier gin tonic au volant. La voiture percute une rambarde et plonge dans un cours d’eau… Le sénateur parvient à se libérer, tandis que Kelly, elle, l’attend patiemment au fond du lac, cherchant désespérément les minuscules bulles d’air qui circulent encore au dessus de sa tête. Et elle en mourra, âgée d’à peine 26 ans et avec encore toute la vie devant elle.

Ce roman est en fait le récit de l’accident. Reprenant plusieurs fois les mêmes séquences en les abordant sous des angles différents, il est construit sur une forme originale et anachronique. Kelly y effectue aussi de constants retours en arrière, jamais en ordre, mais qui retracent l’évolution de ses contacts avec le sénateur. La mort de Kelly est également annoncée en quatrième de couverture, ce qui rend la narration d’autant plus touchante que l’on sait qu’on assiste aux dernières heures de l’héroïne. Personnellement, j’ai bien aimé et j’ai passé un bon moment avec ce tout petit livre (151 pages) que j’ai lu comme un polar.

Fait intéressant, ce roman s’inspire d’un fait divers qui a scandalisé l’Amérique de 1969. L’histoire est pratiquement la même, seuls les noms et les dates ont été modifiés… Et le nom du vrai sénateur n’est nul autre que Ted Kennedy, dont la légende de malédiction de sa famille est déjà plus que célèbre…
Une fable amère 7 étoiles

Inspiré par l’accident de Chappaquiddick en 1969 dans lequel Ted Kennedy, alors espoir du parti démocrate, fut impliqué, Joyce Carol Oates, vingt ans plus tard, change les noms et en tire une fable amère. Celle d'une jeune femme, bien inscrite dans son époque, la fin des années 80, et son pays, les Etats-Unis, qui vit comme une faveur l’intérêt que lui témoigne lors d’une fête le sénateur vedette et quinquagénaire de l’endroit : elle décide de le suivre, hélas pour elle, jusqu’à la mort. Jusqu’au dernier moment, elle espère l’intervention de cet homme, qui s’est extirpé du véhicule inondé, pour qu’il la sauve mais il n’aura pas le comportement glorieux qu’on pouvait attendre de lui, en raison de ses positions politiques et de l’image qu’il donne, une image d’oncle intègre et fort.

En alternant les chapitres consacrés au moment où la voiture bascule dans la rivière boueuse et noire et ceux rapportant les heures qui ont précédé l’instant fatal, l’auteure entretient habilement le suspense sur la fin de l’épisode et, surtout, la probité de l’homme politique - en général.

Kinbote - Jumet - 63 ans - 14 juillet 2010