La terre aux loups
de Robert Margerit

critiqué par Joachim, le 5 avril 2006
( - 44 ans)


La note:  étoiles
La Terre aux loups
Robert Margerit souffre d’un manque d’audience étonnant, malgré les encouragements donnés il y a cinquante ans par Julien Gracq. De Julien Gracq, on trouvera chez Margerit un certain style nourri de Poe, d’Hoffmann et de Walter Scott. Un « Gracq brutal » et historien, prenant à la suite du Louis Aragon de La Semaine sainte la génération post-Waterloo, ou plutôt un de ses représentants, Lucien, pour témoin. Lucien, dont la fibre napoléonienne et bellement militaire fait découler le sens de sa vie de batailles sublimes, derrière le Ney d’Iéna et d’Eylau.

Rompu aux exercices de bravoure à s’en arracher toute sensibilité, témoin impuissant et énervé de la fuite généralisée de l’Empereur, de la gloire et de l’histoire, Lucien est un Fabrice forci et quadragénaire. L’armée de l’Empereur, puis celle de la Loire, se « liquident ». Robert Margerit, qui a d’ailleurs consacré un ouvrage historique à Waterloo, a un certain génie pour évoquer la bataille. La langue est rude, vraie, l’expression à la fois solide et audacieuse.

La facture du récit est assez étonnante et relève du pari. Là où Stendhal se servait de la dernière bataille de l’Empire comme d’un épisode initiatique, Margerit l’emploie comme un point culminant et un crépuscule dont les retentissements spirituels ne se font pas attendre. Lucien ne fera que dévaler la pente. Aux Buttes Chaumont, il est à deux doigts de charger seul l’armée prussienne. C’est une femme qui l’en gardera momentanément.

De Paris, il descend jusqu’à la Loire, puis encore à Limoges, pour finir dans son domaine « du centre », qu’il ne connaît pas, demeure de hobereaux que la distance des frontières et de la capitale préserve de l’histoire : la « terre aux loups ».

A Lern, c’est l’espoir de la vie maritale auprès d’un repos de guerrier, à laquelle il déroge par actes manqués répétés : refusant d’épouser Violette par indifférence, déjà père un peu malgré lui, sa vie sociale connaît les aléas de l’ambiance surannée du Limousin, dont ni les cerfs, ni les bêtes noires ni bêtes rousses ne méritent l’assaut qu’il livra aux cavaleries d’Europe, pas plus que le « bellâtre départemental » qu’un duel lui donnera l’occasion d’embrocher au sabre sur une lande désolée, assouvissement momentané de sa rage meurtrière.

Un très beau roman, au style original et violent, qui rend admirablement la descente dans l’ennui et la lassitude d’un héros réduit à ses traits les plus marquants : un type athlétique et rude, taciturne et brut de fonderie, amoureux de la discipline et avide malgré lui de sang humain, qui poursuivra l’espoir d’être remis en selle par le nouveau régime. C’est aussi une manière de comprendre le rapport particulier d’un militaire isolé à l’histoire.

On y retrouve une cruauté qu’ont pu peindre Maupassant et Barbey d’Aurevilly, un conte cruel paysan aux contours baudelairiens. Le regard de l’historien et de l’habitué de la France profonde comme de la vie parisienne de fin d’Empire est toujours averti, curieux et incisif. Le propos n’est jamais psychologisant. On pourrait s’en plaindre si n’était affichée à tout moment l’ambition de saisir les pulsions névrotiques et les fantasmes d’écorché vif que le style fait entendre, au milieu des hurlements de famine des loups et du no man’s land limousin.

J’avais déjà lu du même auteur Le Château des bois noirs, que je recommande, avant de lui donner un jour une critique.
trop long 5 étoiles

Ceci n'est pas une vraie critique puisqu'au bout de 150 pages de bataille j'ai laissé tomber, je n'en pouvais plus.

Joanna80 - Amiens - 68 ans - 12 février 2015


Un très beau roman 8 étoiles

Après m'être délecté avec la série sur la révolution (4 tomes, un vrai chef-d'oeuvre !), je me suis replongé avec bonheur dans ce style original, souvent enflammé, vigoureux, dynamique, mais qui sait aussi à merveille décrire les sentiments et les émotions humaines. Sur fond de guerres napoléoniennes, on compatit de la lassitude de ce soldat droit dans ses bottes, bourru mais finalement humainement tendre, qui rentre se terrer dans son morne Limousin après des années de bons et loyaux services, tentant par des ersatz de revivre les émotions ressenties sur les champs de bataille...

Je rejoins Joachim quand il ne comprend pas pourquoi Margerit reste presque invisible dans les grandes références littéraires... Puisse critiqueslibres contribuer à lui rendre la place qu'il mérite !

Araknyl - Fontenay sous Bois - 54 ans - 25 septembre 2008