Désordres amoureux
de Ama Ata Aidoo

critiqué par Débézed, le 12 février 2018
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Amours contraints
Dans une note liminaire, Ama Ata Aidoo avoue qu’elle avait affirmé dans une interview qu’elle n’écrirait jamais une histoire d’amour se passant à Accra « Parce qu’il existe autour de nous des choses bien plus importantes sur lesquelles écrire ». Mais, elle concède qu’elle n’a pas tenu parole, elle a écrit ce livre racontant les difficultés rencontrées par deux Ghanéennes modernes pour mener une vie sentimentale satisfaisante et épanouissante. Elle raconte l’histoire d’Esi, une fonctionnaire diplômée de l’université, et de son amie d’enfance Opoyuka, sage-femme expérimentée, qui se démènent pour conjuguer réussite professionnelle et vie personnelle et éventuellement familiale.

Esi exerce une profession intéressante dans la fonction publique, sa situation est supérieure à celle de son mari enseignant, elle ne souhaite pas que sa vie familiale empêche la progression de sa carrière professionnelle. Ainsi, elle refuse d’avoir un autre enfant pour ne pas perdre un temps qui pourrait être précieux dans son investissement professionnel, son mari ne partage pas ce point de vue et lui impose une relation sexuelle qu’elle refusait. C’est la goutte d’eau qui fait déborder la calebasse, elle veut se séparer de lui pour gagner sa liberté et fréquenter les hommes qu’elle choisit comme le séducteur qui lui fait du charme depuis un certain temps. Elle cède à ses avances et se retrouve bien vite seconde épouse car son amoureux a déjà une autre femme. C’est une autre aventure qui commence alors…

Opayuka ne comprend pas son amie, elle la sage-femme, elle met des enfants au monde, elle accepte toux ceux que la nature lui donne et que son mari lui fait mais la fatigue la gagne, entre boulot et famille elle s’épuise mais préserve toujours la cellule familiale, même si son mari ne la seconde pas très efficacement.

Dans ces deux histoires parallèles, on retrouve des thèmes développés par Léonora Miano : la richesse de l’africanité, la pollution de la colonisation, la passivité des femmes africaines, le poids de la tradition. Ama Ata Aidoo fait énumérer par une de ses héroïnes tout ce que doivent subir les femmes africaines, surtout celle qui veulent sortir de l’archaïsme de la tradition : « Timidité traditionnelle et mépris pour la physiologie des femmes ; idées islamiques répressives à l’égard des femmes ; pudibonderie de l’Angleterre victorienne et hypocrisie française importées par les colonisateurs… Toutes ces idées accumulées avaient de diverses façons ravagé l’esprit de la femme africaine moderne… » Au centre de conflits de théories, de doctrines et de croyances opposées : conception africaine et conception européenne de la famille et de la femme, considération de la femme dans les religions chrétiennes et islamiques, superstition animiste et cartésianisme occidental… la femme africaine est enfermée dans des dilemmes contraignants dont elle ne peut sortir sans grandes difficultés et sans séquelles. Elles naviguent dans l’immense océan qui s’étend entre les théories du planning familial prôné par les Européens et la légendes des mâles africains qui affirmaient leur puissance et leur gloire en contraignant plus de femmes que leurs adversaires.

Aidoo ne s’exprime pas avec la même virulence que Miano, ses héroïnes ne se battent pas avec la même violence pour affirmer leur droit, elle n’est pas de la même génération, elle appartient à celle d’avant, celle des précurseurs, celle des femmes africaines qui voulaient sortir de leur condition primitive pour affirmer leur dignité et faire valoir leur droit à l’instruction, à la participation à la vie publique, au choix de leur mode de vie, de leurs pratiques sexuelles, de leur préférence sentimentale…

Un livre militant, féministe, qui ne se cantonne pas seulement dans le traitement de la place des femmes dans la société africaine, mais un livre qui évoque également l’avenir de l’Afrique avec ses propres richesses après avoir subi les affres de la colonisation.